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jeudi 5 décembre 2024

Actualité des ventes

Comme chaque année, l’étude parisienne Crait + Müller a organisé une vente « Sculptures » à l’hôtel Drouot. Cette vente s’est tenue le vendredi 29 novembre. Comme souvent, des sculpteurs marseillais étaient représentés. En revanche, sans doute à cause de la crise actuelle, la moitié seulement des lots a trouvé preneur.

Lot 98 : Auguste Carli (1868-1930),
La Lutte de Jacob et de l’Ange
Groupe, terre cuite, H. 40 cm, circa 1901
Estimé 1 500/2 000 € - Vendu 1 500 €

Cette esquisse est une première étude pour le groupe de La Lutte de Jacob et de l’Ange. Ici, l’être céleste a les ailes déployées et la main gauche posée sur le bras de Jacob ; ces caractéristiques disparaissent dans la version monumentale exposée au Salon des artistes français de 1902 (n°2323). Toutefois, François Carli (1872-1957), frère de l’artiste, diffusera des moulages en plâtre de cette première ébauche bien que dans un format plus grand (H. 69 cm). Quant au nom métaphorique d’Esprit et Matière sous lequel on connaît souvent l’œuvre, il n’apparaît que tardivement, vers 1911.


Lot 161 : Thomas Cartier (1879-1943),
Chat assis
Bronze à patine brune sur une base en marbre vert, H. 11,5 cm
Estimé 400/600 € - Vendu 1 300 €

Sculpteur animalier, Cartier sculpte des chats dans diverses postures. Ce chat assis, fondu par Siot à Paris, présente une ciselure et une patine qui justifient son prix élevé.

Lot 168 : Ary Bitter (1883-1873), Serre-livres aux éléphants
Paire de bronzes à patine verte, H. 25,5 cm et H. 15,5 cm, circa 1926
Estimé 6 000/8 000 € - Invendu

Ary Bitter édite dans l’Entre-deux-guerres de nombreux modèles de sculptures animalières, dont ces serre-livres fondus par Susse Frères éditeurs à Paris. Ils se vendaient extrêmement chers il y a quelques années encore. Toutefois, ils ne sont pas rares et, s’ils ne présentent des particularités (patine dorée, défenses en ivoire…) se vendent moins bien aujourd’hui.

Lot 169 : Ary Bitter, Serre-livres aux ours polaires
Paire de bronze à patine brun vert, H. 24 cm et H. 25 cm, circa 1935 ?
Estimé 12 000/15 000 € - Invendu

Plus rare que le Serre-livre aux éléphants, le Serre-livres aux ours polaires est très apprécié. Toutefois, l’estimation qui ne semble pas correspondre au marché actuel est, à mon avis, excessive… d’où l’échec de cette vente !

Lot 210 : Louis Dideron (1901-1980), Baigneuse s’essuyant le pied droit
Sculpture en pierre en taille directe, H. 28,5 cm
Estimé 3 500/4 000 € - Invendu

Cette statuette est caractéristique de l’œuvre de Dideron qui taille des jeunes femmes bien en chair. Dommage qu’elle n’ait pas trouvé preneur. L’estimation était vraisemblablement trop haute d’au moins 1 000 € !

Lot 214 : Marcel Damboise (1903-1992), Petit portrait de Danielle, 2e version
Tête, marbre de Paros, H. 13,5 cm, circa 1963-1964
Estimé 1 500/2 000 € - Vendu 1 400 €

L’étude Crait + Müller poursuit ici la dispersion de l’atelier de Damboise. Ce portrait est celui de sa fille cadette âgée d’une vingtaine d’années.

Lot 222 : Marcel Damboise, Étude préparatoire à La grande Christiane
Sanguine sur papier, H. 50 cm – L. 33 cm, circa 1955-1960
Estimé 200/300 € - Vendu 200 €

Ce dessin, exposé à la Fondation Taylor au printemps 2018 dans le cadre de l’exposition Les maîtres de la sculpture figurative 1938-1968, aurait dû, selon moi, faire un meilleur prix. Christiane, le modèle, a inspiré plusieurs statues importantes à Damboise dont une a été vendue en 2020 (cf. notice du 23 novembre 2020 – Suite de la vente de l’atelier de Marcel Damboise).

lundi 7 octobre 2024

Les masques mortuaires d’Alexandre Ier de Yougoslavie et de Louis Barthou (François Carli mouleur)

Le 9 octobre prochain, Marseille commémorera le 90e anniversaire de l’assassinat du roi Alexandre Ier de Yougoslavie (1888-1934) et du ministre des Affaires étrangères Louis Barthou (1862-1934). Une double cérémonie se déroulera d’abord sur la Canebière, puis près de la préfecture en présence du consul général et des membres de la famille royale de Servie.
Pour mémoire, le roi de Yougoslavie vient en visite officielle, en France ; il accoste le 9 octobre 1934 à Marseille où il est accueilli par le ministre des Affaires étrangères et celui de la Marine. Alors que le cortège se dirige vers la préfecture des Bouches-du-Rhône, un attentat orchestré par des séparatistes croates Oustachis. Vlado Černozemski (1897-1934) bondit sur le marchepied, dégaine un pistolet automatique et tire sur Alexandre Ier. Prise de panique, la police ouvre le feu, dans tous les sens ; la fusillade fait plusieurs victimes dont Louis Barthou.
Le ministre, à l’agonie, est conduit en urgence à l’Hôtel-Dieu. Alexandre Ier, quant à lui, est amené à la préfecture, via la rue Saint-Ferréol ; il décède peu après dans le bureau du préfet. Le palais préfectoral, abondamment fleuri pour la visite officielle, se transforme aussitôt le grand salon en chapelle ardente. Le corps de Louis Barthou le rejoint bientôt. Dans la nuit, les corps sont embaumés tandis que le sculpteur François Carli (1872-1957) est appelé pour mouler le masque mortuaire des défunts ainsi que les mains du souverain.

François Carli, Masque mortuaire d’Alexandre Ier de Yougoslavie, moulage
Photographies, 1934, collection personnelle

François Carli, Main droite d’Alexandre Ier de Yougoslavie, moulage
Photographies, 1934, collection personnelle

Le lendemain matin, la reine Marie de Yougoslavie ainsi que le président de la République Albert Lebrun (1871-1950) et plusieurs membres du gouvernement arrivent par train spécial en gare Saint-Charles. Enfin, en début d’après-midi, un fourgon funèbre ramène la dépouille royale sur le Vieux-Port ; le cercueil est hissé sur le croiseur yougoslave Dubrovnik. Après avoir pris congé du président Lebrun, la reine embarque à son tour pour rentrer dans sa patrie.
Quelques semaines plus tard, le 2 novembre 1934, les deux masques mortuaires sont intégrés dans un cénotaphe éphémère, dressé sur la place de la Bourse, à proximité du lieu de l’attentat. Une cérémonie commémorative est alors organisée en présence du maire de Marseille Georges Ribot (1875-1954), du préfet des Bouches-du-Rhône Louis Gaussorgues (1879-1953) et du consul général de Yougoslavie Svetomir Lazarevitch.

Cérémonie en l’honneur du roi Alexandre Ier de Yougoslavie et de Louis Barthou – détail du cénotaphe, photographie, 2 novembre 1934
Archives municipales de Marseille, 44 Fi 2

Cérémonie en l’honneur du roi Alexandre Ier de Yougoslavie et de Louis Barthou – quelques instant avant la cérémonie, photographie, 2 novembre 1934
Archives municipales de Marseille, 44 Fi 4

Cérémonie en l’honneur du roi Alexandre Ier de Yougoslavie et de Louis Barthou – quelques autorités, photographie, 2 novembre 1934
Archives municipales de Marseille, 44 Fi 6

Cérémonie en l’honneur du roi Alexandre Ier de Yougoslavie et de Louis Barthou – le maire et le préfet, photographie, 2 novembre 1934
Archives municipales de Marseille, 44 Fi 8

Cérémonie en l’honneur du roi Alexandre Ier de Yougoslavie et de Louis Barthou – le maire, le préfet et le consul général de Yougoslavie, photographie, 2 novembre 1934
Archives municipales de Marseille, 44 Fi 10

Cérémonie en l’honneur du roi Alexandre Ier de Yougoslavie et de Louis Barthou – le défilé des délégations, photographie, 2 novembre 1934
Archives municipales de Marseille, 44 Fi 12

Par la suite, les deux masques mortuaires intègrent les collections du Musée d’Histoire de Marseille où ils se trouvent toujours présentés au public.

François Carli, Masques mortuaires d’Alexandre Ier de Yougoslavie et de Louis Barthou, moulages, 1934, Musée d’Histoire de Marseille

jeudi 9 mai 2024

Fontaine d’Amphitrite (Auguste Carli sculpteur)

Fernande de Mertens (1850-1924), Henriette Albrand, huile/toile, 1905
Actuellement en vente sur Le Bon Coin

Fille de l’armateur Joseph Étienne et veuve du docteur en médecine Louis Albrand, Henriette Albrand (1821-1907) connaît une aisance financière dont elle use, à la fin de sa vie, afin de promouvoir les arts. En 1901-1902, elle fait construire par Frédéric Lombard (1850-1906) un petit hôtel sur l’avenue du Prado (n°84, aujourd’hui n°130) pour accueillir le siège de la Société des architectes des Bouches-du-Rhône et les expositions d’art industriel ou d’art décoratif que cette dernière organise. De plus, elle fonde un prix annuel de 500 francs destiné au lauréat d’un concours ouvert aux élèves architectes et aux architectes de moins de 28 ans du département.
En 1904, elle désire à la fois commémorer le souvenir de son père et embellir sa ville natale. Elle choisit pour emplacement de son monument la place Dumarsais aux abords de laquelle l’armateur célébré vécut durant 60 ans. Elle commande une fontaine au sculpteur marseillais Auguste Carli (1868-1930), secondé pour le piédestal du groupe principal par un architecte méconnu (pour ne pas dire inconnu) du nom de Roure. Ce dernier ne figure pas dans l’Indicateur marseillais de 1904. Il est probable que ce soit un étudiant lauréat d’un concours de la Société des architectes des Bouches-du-Rhône ; en effet, un « E. Roure architecte » apparaît dans l’Indicateur marseillais de 1906. Ce choix semble cohérent avec la personnalité de la mécène. Il est donc possible que le projet de fontaine soit antérieur à la sélection du statuaire.

Croquis de la maquette de Carli, Le Petit Marseillais, 3 avril 1904
(exemplaire des Archives municipales de Marseille ; la version numérisée sur www.retronews.fr ne présente pas cet article)

La maquette de Carli est achevée en mars 1904 ; Le Petit Marseillais en publie un croquis dans l’article d’E. Thomas, le 3 avril 1904. Le monument envisagé prévoit 6 mètres de hauteur : au centre d’une bordure en granit formant un carré quadrilobé s’élèvera un piédestal en pierre de Lens sur lequel reposera le motif sculpté fondu en bronze et haut de 2,50 mètres. Quant au devis, il a été soumis par l’artiste à sa commanditaire le 12 mars 1904 : il prévoit un coût de 20 000 francs pour le groupe en bronze et de 15 000 francs pour le piédestal, soit un budget de 35 000 francs.
Par délibération en date du 22 avril 1904, le conseil municipal accepte le don d’Henriette Albrand. Dans la foulée, il décide de rebaptiser la place Dumarsais « place Étienne-Albrand ». Un décret présidentiel, daté du 21 mai, approuve la décision. Néanmoins, cette attention gêne la donatrice plus qu’elle ne la réjouit : en offrant une fontaine monumentale célébrant son père, elle n’entendait pas glorifier son propre nom. Le 24 juin, elle envoie donc à la mairie un courrier exprimant le souhait que son patronyme ne figure pas sur les plaques toponymiques. Sa volonté est aussitôt prise en compte et le lieu devient simplement la « place Joseph-Étienne ».

Projet de modification du terre-plein de la place Dumarsais à l’occasion de l’édification d’une fontaine monumentale – plan (don de Mme Vve Albrand), 8 avril 1904
Archives départementales des Bouches-du-Rhône 7 O 20/87

Le chef de service des travaux neufs pense aménager, au centre de la place Dumarsais, une zone circulaire recouverte de gazon, d’arbustes et de fleurs servant d’écrin au monument. Il prévoit une grille pour défendre l’accès au tapis végétal mais suffisamment discrète pour ne pas nuire à la mise en scène. Le nivellement du terrain induit par ailleurs la suppression d’un mur de soutènement de la chaussée latérale raccordant la rue des Lices à la place. L’espace agrandi sera alors planté d’arbres pour l’agrémenter et offrir de l’ombre aux promeneurs ; en même temps, cela évitera que la fontaine semble écrasée par les maisons alentours. Au demeurant, l’eau doit y arriver en abondance via le bassin d’approvisionnement de la colline Puget, ce qui implique des travaux restreints de raccordement.
La délibération du 22 avril 1904 chiffre et budgétise le coût des travaux à entreprendre pour accueillir le nouveau monument : 6 500 francs sont prévus pour le nivellement de la place Dumarsais et pour la plantation d’arbres ; 3 000 francs sont alloués pour les conduits et appareils de distribution d’eau. Au total, c’est une somme de 9 500 francs qui est imputée au crédit affecté à l’établissement des voies nouvelles.

Marguerite Varigard (1865-1940), Atelier d’Auguste Carli, photographies sur verre, vers 1906
Collection particulière
Élève de Carli, la sculptrice photographie l’intimité de l’atelier du maître en train de tailler un buste tandis qu’un praticien agrandit le groupe principal de la fontaine d’Amphitrite

Au fil du temps, le projet évolue vers une fontaine entièrement en marbre pour un financement de 50 000 francs, sans modification de l’iconographie.
Le groupe principal représente Le Triomphe d’Amphitrite. La déesse de la mer, à demi-nue, débout sur une valve de bénitier, tient son trident de la main gauche et ordonne aux flots déchaînés de se calmer d’un geste impérieux. À ses pieds, le dieu marin Triton, au torse puissant et au bas du corps pisciforme, souffle dans un coquillage pour proclamer la volonté de sa mère. Il y a d’infimes modifications entre la maquette et la réalisation finale. D’abord, l’orientation du trident change : pointé vers le bas à l’origine, l’attribut se dresse finalement vers le ciel. Par ailleurs, la simple écharpe qui cachait pudiquement le sexe de la néréide est remplacée par un drapé plus conséquent. Enfin, une conque se substitue à la trompe originelle du messager.
Quatre larges ouïes, situées sous le groupe, permettent à l’eau de la fontaine de s’écouler dans le bassin. Le sommet du piédestal de section carrée présente des concrétions. Sa base se transforme en quatre rostres de navire antique surmontés d’une tête de bélier. Les bateaux sont enchaînés les uns aux autres par des chaînes et des guirlandes de coquillages. Un cartouche indique leurs noms : Le Cèdre, La Clarisse-Louise, Le Goéland et Le Nicolas Etienne Jeune. Ce sont les possessions de l’armateur, négociant en douelles de tonneaux. La face principale du piédestal accueille la dédicace : à la mémoire / de / Joseph Hippolyte Etienne / 1790-1881 / sa fille / Htte Albrand née Etienne / 1906.

Auguste Carli, Fontaine d’Amphitrite, cartes postales, vers 1906-1910

Le 10 avril 1906, l’architecte Roure demande l’installation de la grille de protection autour de la fontaine comme cela a été prévu dès l’origine. Celle-ci apparaît sur les cartes postales de l’époque. En revanche, on ignore la date à laquelle ladite grille et le parterre végétal ont été supprimés.
Au mois de septembre suivant, le frère du sculpteur – François Carli (1872-1957) – et un groupe de ses admirateurs projettent de faire inaugurer la fontaine à l’occasion de la venue à Marseille du ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et Cultes Aristide Briand. La démarche est entreprise mais le temps compté de l’homme politique ne permet pas d’inscrire l’inauguration au programme. Il fait cependant la promesse de revenir pour remplir cette tâche. L’a-t-il tenue ? La presse locale n’en fait pas mention.

Auguste Carli, Fontaine d’Amphitrite, marbre, 1906 (état actuel)
Place Étienne-Albrand, 7e arrondissement © Olivier Liardet

jeudi 29 juin 2023

Maurice Cusenier (Auguste Carli sculpteur)

Le sculpteur Auguste Carli (1868-1930) réalise de nombreux monuments aux morts après la Première Guerre mondiale. Il répond également à une clientèle bourgeoise qui souhaite commémorer la disparition de ses soldats. Il en va ainsi lorsqu’il sculpte le portrait en pied de Maurice Cusenier (1891-1916).

Auguste Carli, Maurice Cusenier, statuette, plâtre, 1920
Collection personnelle

Cette œuvre, haute de 60 cm, représente le jeune Marseillais Maurice Cusenier. Il est le fils de Narcisse Eugène Cusenier, résidant 71 avenue du Prado en 1913, industriel (La Grande Distillerie E. Cusenier fils aîné & Cie), négociant en vins et spiritueux (apéritifs, cognacs et liqueurs), chevalier (1920) puis officier (1925) de la Légion d’honneur. Le jeune homme de 25 ans porte sa tenue de soldat. Sur le col de sa veste apparaît le nombre 31 correspondant au 31e bataillon de chasseurs à pied [Infanterie] dans lequel il est incorporé. Il est tué à l’ennemi, le 2 avril 1916, à Verdun, au lieu-dit Étang de Vaux.

Auguste Carli, Maurice Cusenier, statuette, bronze, 1920
Exemplaire proposé à la vente en 2016

La statuette existe également en bronze : un exemplaire, haut de 59 cm, a été présenté aux enchères à Marseille, chez maître Hervé Tabutin, le 25 novembre 2016. L’édition de ce portait est sans doute destinée à une commémoration familiale, voire amicale.

Maurice Cusenier, photographie sur vitrail, vers 1931
Basilique du Sacré-Cœur de Marseille, 81 avenue du Prado, 8e arrondissement

Au début des années 1930, la famille Cusenier finance l’un des vitraux du Sacré-Cœur de Marseille dans lequel le portrait photographique de Maurice Cusenier est reproduit. Cette fois, il s’agit pour les proches du jeune héros de lui rendre un hommage public et religieux.

jeudi 29 septembre 2022

Monument à Jeanne d’Arc 1

Cette notice est un extrait d’une communication – « Jeanne d’Arc sculptée à Marseille » – publiée en 2012 dans les actes du colloque Jeanne d’Arc entre la terre et le ciel du Midi (Montpellier, 10 et 11 avril 2012, Michel Houdiard éditeur) :

La Première Guerre mondiale s’avère un effroyable désastre humain. Une partie de la population se tourne alors vers la religion, provoquant un regain de foi. La canonisation de Jeanne d’Arc, le 30 mai 1920, suivie par son élévation au rang de sainte patronne secondaire de la France en 1922, participe pleinement à ce renouveau catholique. […] Celui-ci est renforcé, en 1925, par la béatification de Bernadette Soubirous et les canonisations de plusieurs religieux français tels que Jean Eudes, le curé d’Ars Jean-Marie Vianney ou Thérèse de Lisieux dite de l’Enfant Jésus. À Marseille, l’Église entreprend une vaste opération de rechristianisation du territoire. Cela se traduit par une plus grande visibilité des catholiques : par exemple, Paul Gonzalès (1856-1938), comparse des frères Carli (Auguste, 1868-1930, et François, 1872-1957) lors de leurs expositions de Vierges, est président de la section d’art chrétien à l’Exposition coloniale de 1922.

Paul Gonzalès, Jeanne d’Arc, bas-relief pierre, Salon des artistes français de 1909
Gonzalès sculpte cette œuvre au moment de la béatification de Jeanne d’Arc.

Treize années plus tard, l’Église triomphante organise une grande manifestation : l’Exposition catholique de 1935. Parallèlement, elle se lance dans de nombreux chantiers de sculpture, chantiers somptuaires où le marbre domine, afin de peupler les chapelles et autels nouveaux. C’est dans ce contexte particulier que le journal hebdomadaire d’action catholique, L’Éveil provençal, daté du 13 février 1932, fait l’éloge du décor sculpté de l’Ossuaire de Douaumont, sis près de Verdun. Les statues sont l’œuvre du Marseillais Élie-Jean Vézien (1890-1982), élève des Carli et grand prix de Rome en 1921. L’effigie de la Jeanne d’Arc de Douaumont illustre l’article.

Élie-Jean Vézien, Jeanne d’Arc, statue marbre, 1932
Ossuaire de Douaumont (Meuse) – photographie, collection personnelle

En conclusion, le journaliste annonce que l’on peut admirer, du même artiste, la maquette d’une statue équestre de la sainte dans la sacristie de Notre-Dame-de-la-Garde ; son auteur l’imagine sur l’esplanade de la célèbre basilique. « Est-il admissible, en effet, que la seconde ville de France ne possède pas une statue de la Sainte de la Patrie ? » [1]

Élie-Jean Vézien, Jeanne d’Arc, maquette plâtre de 1 m de haut, 1932
Photographies, collection personnelle

Une souscription est ouverte. Le 7 mai 1932, la veille des fêtes johanniques, L’Éveil provençal présente enfin le projet de statue équestre de Vézien. L’iconographie conquérante reflète les ambitions du clergé phocéen. Le monument, prévu en bronze pour le parvis de Notre-Dame-de-la-Garde, se révèle toutefois colossal – pas moins de 7,50 m de haut – et onéreux ; il ne voit finalement pas le jour. […]

Addendum du 29 novembre 2022 : la maquette de la Jeanne d’Arc équestre de Vézien est conservée dans les réserves de Notre-Dame-de-la-Garde.


[1] Ch. B. P., « Les statues de la chapelle de l’Ossuaire de Douaumont. L’œuvre d’un maître marseillais », L’Éveil provençal, 13 février 1932, p.3

lundi 26 septembre 2022

Élie-Jean Vézien

Élie-Jean Vézien dans son atelier, photographie vers 1930
Académie de Marseille

VÉzien Élie-Jean (Marseille, 18 juillet 1890 – Marseille, 7 septembre 1982), sculpteur, médailleur et peintre

En 1904, il entre en apprentissage chez un maître graveur et orfèvre qui le recommande à François Carli (1872-1957) et l’inscrit à l’école des beaux-arts de Marseille. Talentueux, il reçoit très tôt sa première commande, un Saint Michel terrassant le dragon (bas-relief marbre, 1906) pour une façade, à l’angle des rues Tilsit et des Trois Frère Barthélemy.

Élie-Jean Vézien, Saint Michel terrassant le dragon, 1906
Angle des rues Tilsit et des Trois Frères Barthélemy, 6e arrondissement

En 1911, il obtient une bourse pour poursuivre ses études à Paris, mais il est rattrapé par ses obligations militaires ; son service est néanmoins écourté grâce aux relations d’Auguste Carli (1868-1930). Il peut donc enfin présenter le concours d’entrée de l’École nationale supérieure des beaux-arts en mai 1914 ; il est reçu premier. Il entre dans l’atelier de Jules Coutan (1848-1939). Hélas, la guerre éclate et il est mobilisé dès le 2 août. Le 21 mars 1916, il est blessé et fait prisonnier à Verdun. Libéré en octobre 1919, il reprend avec fougue ses études : en 1921, il remporte le grand prix de Rome avec Les Fiançailles (bas-relief plâtre, Ensba).

Élie-Jean Vézien, Les Fiançailles, bas-relief plâtre, 1921
Photographie, collection personnelle

Cette même année, il débute au Salon des artistes français qu’il fréquente jusqu’en 1937. Il y glane plusieurs récompenses : mention honorable en 1921 (Le Printemps, bas-relief plâtre devant décorer une fontaine), médaille d’argent en 1924 (L’Éveil, haut-relief décoratif) et médaille d’or en 1930 (Fille d’Ève, statue marbre, et Vierge accueillante, groupe marbre, Ossuaire de Douaumont). Il obtient une autre médaille d’or lors de l’Exposition internationale de Paris en 1937 (Nu au turban).

Élie-Jean Vézien, Le Printemps, bas-relief plâtre, 1921
Carte postale

Élie-Jean Vézien, L’Éveil, haut-relief décoratif, 1924
Photographie, collection personnelle

Élie-Jean Vézien,
Fille d’Ève, statue marbre, 1930
Carte postale

Élie-Jean Vézien devant le plâtre du Nu au turban, photographie, 1937
Collection personnelle

Par ailleurs, il est fait chevalier de la Légion d’honneur en 1935. Sa carrière connaît un formidable essor dans l’entre-deux-guerres, tant en France (décor de la chapelle de l’ossuaire de Douaumont (1930) ; sculptures pour l’église Saint-Antoine de Padoue à Paris (1936) ; La Peinture pour le palais de Chaillot (1937) ; monuments à Gustave Ganay (1938), à Alexandre Ier de Yougoslavie et Louis Barthou (1938) et de Pierre Antoine Berryer (1947) pour Marseille ; statue du Bailli de Suffren pour Saint-Cannat…) qu’à l’étranger (statues du Cardinal de Lavigerie pour Tunis et Alger ; buste de Champlain pour Port-Champlain au Canada ; chemins de croix pour l’école des Frères d’Alexandrie en Égypte et pour l’Institut catholique de Rome ; Le Jugement de Paris installé en 1935 au bord d’une piscine de Los Angeles…). Après la Deuxième Guerre mondiale, il participe à la reconstruction de Marseille, notamment autour du Vieux-Port (Neptune calmant les flots pour un immeuble construit au 70 rue Caisserie, 2e arrondissement, par Jean Crozet, 1909-1986).

Élie-Jean Vézien, Vierge accueillante, groupe marbre, 1930
Ossuaire de Douaumont (Meuse) – carte postale

Élie-Jean Vézien, Saint Joseph et Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, statues  pierre, 1936
Église Saint-Antoine de Padoue, Paris – cartes postales

Élie-Jean Vézien, La Peinture, relief pierre, 1937
Palais de Chaillot, Paris

Élie-Jean Vézien, Le Cardinal de Lavigerie, modèle plâtre, 1925
Musée de Saint-Jean-de-Latran, Rome - photographie, collection personnelle

Élie-Jean Vézien, Le Jugement de Paris (dernier envoi de Rome), statue marbre, 1926
Los Angeles, USA - photographie, collection personnelle

Élie-Jean Vézien, Neptune calmant les flots, dessin, vers 1950
Académie de Marseille

Élie-Jean Vézien, Neptune calmant les flots, relief en glaise, vers 1950
photographie retouchée, collection personnelle

S’il maîtrise l’art le plus monumental comme pour La Source, une figure de 8m de hauteur décorant la façade du pavillon de la France à l’exposition internationale de Liège en 1939, il se révèle aussi excellent médailleur. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il remporte le concours national des nouvelles monnaies de l’État (pièces de 10 et 20 francs). On lui doit en outre de nombreuses médailles telles que les professeurs Cornil, Tian ou Roger, Le Débarquement des alliés à Saint-Tropez, La Provence ou encore La Fondation de Marseille, médaille d’honneur de la cité phocéenne.

Élie-Jean Vézien, 10 francs (avers et revers), pièce, 1941

Élie-Jean Vézien, La Fondation de Marseille (avers et revers), médaille bronze

Enfin, il se consacre à l’enseignement : professeur de sculpture à l’école des beaux-arts de Marseille, il exerce les fonctions de directeur de 1942 à 1961 puis, à partir de 1962, de directeur honoraire. Depuis 1943, il occupe le siège laissé vacant par le décès de Constant Roux (1865-1942) à l’Académie de Marseille. Il est également membre correspondant de l’Institut ainsi que président d’honneur de l’Union des artistes de Provence et vice-président de la revue Arts et Livres de Provence.