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vendredi 1 novembre 2024

Les Produits oléagineux assurant la prospérité de Marseille et des colonies (Charles Delanglade et Valentin Pignol sculpteurs)

Lors de l’Exposition coloniale de 1906, le Grand Palais de l’Exportation abrite les stands et pavillons des industries phocéennes commerçant avec les colonies. Le plus important est le Pavillon des Corps gras qui regroupe huiles, savons, stéarines et glycérines pour une valeur marchande annuelle dépassant le milliard. Il occupe tout une aile du bâtiment et fait pendant à l’exposition d’Art provençal.
Au demeurant, l’art n’est pas absent du Pavillon des Corps gras. Valère Bernard (1860-1936) peint six panneaux évoquant divers corps gras : l’olive de Provence, l’arachide du Sénégal, le sésame des Indes, la noix de coco de Ceylan, la morue de Terre-Neuve et les bisons du Far-West. Par ailleurs, deux bustes trônent en évidence. D’abord celui de Michel-Eugène Chevreul (1786-1889), chimiste connu pour son travail sur les acides gras, la saponification et la découverte de la stéarine ; ensuite celui de Marcellin Berthelot (1827-1907), chimiste – auteur d’une thèse sur la structure et la synthèse des graisses – et homme politique. Les sculpteurs de ces deux portraits sont aujourd’hui inconnus.

Anonyme, Vue du Pavillon des Corps Gras, photographie, 1906
Archives CCIAMP, Fonds ZF_144, F_144_12 © CCIAMP/La Collection

Néanmoins, la pièce maîtresse est un haut-relief en plâtre intitulé Les Produits oléagineux assurant la prospérité de Marseille et des colonies. Il est consigné par deux artistes : Charles Delanglade (1870-1952) en bas à gauche et Valentin Pignol (1863-1912) en bas à droite. Pour autant, les comptes-rendus de Jules-Charles-Roux ou d’Aimé Bouis attribuent la paternité de l’œuvre uniquement à Delanglade. Il est donc certainement l’auteur du dessin et/ou du modèle ; quant à Pignol, il est sans doute intervenu en tant que praticien mais avec une certaine liberté d’action justifiant la présence de sa signature.

Charles Delanglade et Valentin Pignol, Les Produits oléagineux assurant la prospérité de Marseille et des colonies, haut-relief, plâtre, 1906
Archives CCIAMP, Fonds ZF_144, F_144_12 © CCIAMP/La Collection (détail)

Le haut-relief cintré se compose de six personnages. À droite, debout sur un quai, l’allégorie de Marseille, vêtue d’une robe et d’un élégant manteau, pose une main protectrice sur un enfant nu, vraisemblablement le Génie du Commerce. Elle tend sa main droite pour accueillir le navire qui accoste à gauche. À son bord se trouvent quatre indigènes des différentes colonies françaises. L’un d’eux, nu, aide à la manœuvre afin d’amarrer le bateau. Derrière lui, deux personnages se tiennent debout avec des produits oléagineux, peut-être de l’arachide. Le pourtour du relief présente d’autres corps gras comme des cabosses de cacao. Le crâne d’un bovidé marque le sommet de l’arc. Pour cette œuvre spectaculaire, haute d’au moins trois mètres, les deux artistes reçoivent chacun une médaille d’or.
Dans la foulée de l’Exposition coloniale, Charles Delanglade reçoit la commande d’une médaille commémorative de l’Exposition au Comité des Corps gras en argent. Le sculpteur l’expose au Salon de l’Association des artistes marseillais de 1908 (n°337). Il est possible qu’il reprenne le motif du haut-relief pour l’adapter en plaquette.

mercredi 22 février 2023

Formation et carrière des sculptrices marseillaises aux XIXe et XXe siècles - 3

À la Belle Époque, les filles de la grande bourgeoisie ont l’habitude de se retrouver dans des ateliers privés pour s’initier aux arts. Les cours de dessin de Fernande de Mertens et d’Hélène Maistre-Nicolaïdès[1] (1858- ?) sont les plus recherchés. Un seul cours cependant propose un apprentissage de la sculpture ou, plus vraisemblablement, du modelage : Mathilde Klenlo professe cette discipline de 1889 à 1898 avant de se reconvertir, sans doute faute de demande, dans l’enseignement de la peinture en 1899. 
Les sœurs Mathilde et Olga Klenlo sont issues de l’élite germanique installée à Marseille où elles exercent leurs multiples talents artistiques entre 1888 et 1911. En effet, elles peignent à l’huile ou à l’aquarelle, font de la céramique et de la photographie, sculptent. Dans ce domaine, Mathilde revendique d’ailleurs pour maître un obscur statuaire du nom de Jean Salguéda, figurant dans l’Indicateur marseillais de 1888 à 1890. C’est dire le bref laps de temps écoulé entre son statut d’élève et celui de professeur !

Album photographique sur les ateliers de peintres marseillais – Mathilde Klenlo
Vente Leclère (lot 61), Marseille, 24 avril 2010
Le buste présenté sur une colonne pourrait être celui de Mlle Papillon.


Les jeunes femmes fréquentent assidument les expositions de l’Association des artistes marseillais où elles montrent leurs productions variées. Si Olga présente un cache-pot modelé en barbotine et intitulé Pavots (n°357) en 1890, c’est surtout Mathilde qui s’illustre dans la sculpture : Mignon (buste, n°305), Jeune femme (n°306) et Mlle X. (n°307) en 1889 ; Moissonneuse (terre cuite, n°353), Mlle Papillon (terre cuite, n°354) et Zezette L, portrait (terre cuite, n°355) en 1890 ; Napolitain (n°478), Napolitaine (n°479) et L’Huveaune (n°480) en 1891 ; Iris et liseron (terre peinte, n°458) en 1892. Pour autant, les critiques ne s’intéressent guère à ses talents de sculptrice ; en revanche, ils vantent qualités d’aquarelliste. Finalement, au fil des expositions, elle répond aux attentes de ses admirateurs et n’exhibe plus que des paysages à l’aquarelle.

Mathilde Klenlo, Rocher en Provence[2], aquarelle, vers 1894-1895
Collection particulière

Au début du XXe siècle, l’école municipale des beaux-arts reprend la main en ouvrant une classe de sculpture pour les demoiselles en 1903, avec Valentin Pignol (1863-1912) pour mentor. Très vite, de fortes personnalités, aptes à rivaliser avec leurs condisciples masculins, surgissent. Le palmarès du concours Delanglade en témoigne… Charles Delanglade (1870-1952) fonde, en 1907, un prix annuel de composition ornementale sur programme ouvert aux élèves des deux sexes. Une dotation de 200 francs, à partager en quatre prix, gratifie les lauréats du concours. Pour la première fois, hommes et femmes s’affrontent talent contre talent… et les jeunes filles ne déméritent pas ! Elles se situent régulièrement en tête du classement. Par exemple, l’épreuve de 1908 – Un foyer de cheminée – couronne Raymonde Martin (1887-1977) ; quant à Augusta Boëry (1884-1966), elle reçoit une mention à défaut d’être primée.

Antoine Sartorio, Augusta Boëry, tête, marbre, 1912
Collection des descendants de Sartorio

Augusta Boëry paraît particulièrement douée pour la sculpture. Elle remporte de nombreux prix dans la classe de Pignol. Le concours Cantini de la tête d’après nature semble être son exercice de prédilection ; elle y brille quatre années consécutives, de 1905 à 1908[3]. Malheureusement, les espoirs que son talent laissaient entrevoir restent finalement à l’état de germe. Si elle monte à Paris pour y poursuivre ses études à l’École nationale supérieure des beaux-arts, elle délaisse rapidement l’ambition d’une carrière personnelle au profit de celle de son futur époux, Antoine Sartorio[4] (1885-1988). De fait, la famille qui a sauvegardé intact l’atelier du statuaire à Jouques (Bouches-du-Rhône) ne conserve aucune œuvre dessinée ou sculptée de sa femme !

Raymonde Martin [de profil] dans l’atelier de Laurent Marqueste
à l’École nationale supérieure des beaux-arts, photographie, vers 1911-1913
Collection Gaston Marie Martin

2e 2nde médaille de Martin Raymonde au concours de composition décorative du 19 novembre 1912
Collection Gaston Marie Martin

Pour sa part, Raymonde Martin ne manque pas d’ambition. En 1910, elle intègre l’atelier de Laurent Marqueste (1848-1920) et ne tarde pas à remporter des médailles dans divers concours de l’école. Au demeurant, le grand prix de Rome de sculpture remporté par Lucienne Heuvelmans (1881-1944) en 1911 la conforte dans son choix de carrière ; d’ailleurs, elle accompagne sa camarade à la Villa Médicis comme pour s’encourager. Plus tard, en 1913, elle fait ses débuts au Salon de la Société des artistes français.

Raymonde Martin, Jeune fille et enfant, groupe, plâtre, Salon de 1914 (n°4097)

Raymonde Martin, Maternité, groupe, plâtre, Salon de 1920 (n°3279)

Raymonde martin, Mère et enfant, groupe, plâtre, Salon de 1922 (n°3514)
Photos, collection Gaston Marie Martin

Son travail est récompensé au Salon de 1920. Sa Maternité remporte une mention honorable, un encouragement spécial d’un montant de 500 francs et le prix Palais de Longchamp (fondation Bartholdi) doté de 400 francs. Ce succès lui ouvre les portes de la commande publique : elle reçoit successivement la commande de deux monuments aux morts, celui de Néris-les-Bains et celui des Andelys.

Raymonde Martin, Monument aux morts de Néris-les-Bains, bas-reliefs, marbre, 1923
Inauguré à Néris-les-Bains (Allier) le 28 septembre 1924
Classé Monument historique par arrêté du 28 décembre 2021

Sa carrière semble lancée. Mais, coup de théâtre ! Du jour au lendemain, elle abandonne tout. Selon la tradition familiale, elle aurait sollicité l’appui de Sartorio pour obtenir un travail sur le chantier de l’opéra de Marseille reconstruit notamment par l’architecte Gaston Castel (1886-1971)… en vain. Comprenant qu’en tant que femme il lui faudrait sans cesse justifier ses compétences, elle quitte la vie d’artiste pour rendosser l’habit d’infirmière qu’elle avait porté pendant la Première Guerre mondiale.


[1] Les deux enseignantes possèdent un profil similaire. L’une comme l’autre est étrangère (Mertens est née à Bruxelles, Nicolaïdès à Beyrouth), membre de l’élite phocéenne (Mertens est baronne, Nicolaïdès fille de négociant fortuné) et mariée à un peintre professant le dessin à l’école des beaux-arts (Pierre Jean et Louis Maistre). Elles inspirent la confiance quant à leur honorabilité et leurs compétences.
[2] Il s’agit vraisemblablement d’un paysage aux alentours de la Fontaine d’Ivoire, à Marseille. C’est un site que Mathilde Klenlo peint à plusieurs reprises dans les années 1894-1895.
[3] Le palmarès est régulièrement reproduit dans le bulletin municipal.
Archives municipales de Marseille (désormais AMM) 1C12, 30 juillet 1905, p.301 : 1er prix avec éloge / 1C13, 29 juillet 1906, p.282 : rappel de 1er prix avec éloge / 1C14, 11 août 1907, p.758 : prix Cantini ex-aequo / 1C15, 7 août 1908, p.291 : rappel de prix Cantini.
[4] Antoine Sartorio épouse Augusta Boëry à Menton (Alpes-Maritimes) le 16 novembre 1912.

dimanche 31 juillet 2022

Le lion dans la sculpture marseillaise 2

S’il apparaît dans nombre de monuments publics, le lion est surtout présent sur de nombreuses façades d’immeubles. On le trouve sous la forme de dépouille du Lion de Némée, le premier des douze travaux d’Héraclès. La peau du mythique fauve devient l’un des emblèmes du héros grec qui en fait un manteau-cuirasse retenu sur sa tête par le crâne du lion.

Anonyme, Mufle et griffes de la dépouille du Lion de Némée, pierre
Société Générale, 15-17 La Canebière, 1er arrondissement

Ici, les valeurs positives d’Héraclès se cumulent à celle du lion. Aujourd’hui, c’est une banque – la Société Générale – qui en bénéficie. Les établissements financiers sont particulièrement friands de ce motif décoratif, particulièrement le Crédit Lyonnais pour des raisons homophoniques.

Anonyme, Mufle de lion, pierre, 1865
Crédit Lyonnais, 25 rue Saint-Ferréol, 1er arrondissement

Sur l’hôtel de la Caisse d’épargne de la place Estrangin-Pastré, le motif léonin est même doublé : dans un médaillon de style Louis XVI retenu par la gueule d’un lion, on a un lion rugissant faisant référence aux représentations présentes sur les drachmes massaliotes.

Valentin Pignol (1863-1912), Lion rugissant, pierre, 1904
Caisse d’épargne, place Estrangin-Pastré, 6e arrondissement

Bien évidemment, les particuliers l’adoptent également comme le propriétaire Louis Clapier pour son immeuble du 24 rue Montgrand, daté de 1873. Là, deux têtes de lions servent de consoles au balcon du premier étage.

Anonyme, Têtes de lion, consoles
24 rue Montgrand, 6e arrondissement

Dans quelques cas plus rares, le lion est représenté en entier. À ce propos, le dessus-de-porte du 116 rue Horace Bertin est aussi exceptionnel que spectaculaire.

Anonyme, Lions, dessus-de-porte
116 rue Horace Bertin, 5e arrondissement

En règle générale, les lions en pied sont plutôt réservés aux entrées de parc pour les bastides. C’est le cas des félins d’Antoine Bontoux (1805-1892) symbolisant la Force et la Fidélité à l’entrée du château Falguière ou encore des lions qui flanquent l’entrée de La Verdière sur le boulevard Michelet.

Antoine Bontoux, La Fidélité et La Force, pierre, 1859
Entrée du château Falguière (aujourd’hui résidence La Roseraie)
53 boulevard de Hambourg, 9e arrondissement

Anonyme, Lions, pierre
341 boulevard Michelet, 9e arrondissement

vendredi 29 avril 2022

André Martin

Je suis récemment tombé sur le CV du sculpteur ornemaniste André Martin. C’est l’occasion pour moi de lui dresser une petite notice biographique :

André Martin (Arles, 7 février 1869 – Marseille, 17 janvier 1939), sculpteur ornemaniste
Élève de l’école des beaux-arts de Marseille, il y obtient les principaux prix, notamment le prix Cantini et le prix Granoux. Il poursuit sa formation à l’école d’art décoratif de Nice.
Il participe à la décoration de plusieurs bâtiments marseillais : la maison de la Mutualité (rue François Masson, 2e arrondissement), le pavillon de la Société des architectes (130 avenue du Prado, 8e arrondissement), le Comptoir d’escompte de Paris (place Saint-Ferréol, 6e arrondissent), le Pavillon du partage des eaux (avenue des Chutes-Lavie, 4e arrondissement), le four crématoire (cimetière Saint-Pierre, 10e arrondissement)... Il décore aussi la mairie de Gardanne (Bouches-du-Rhône).

Pavillon de la Société des architectes, 1902
130 avenue du Prado, 8e arrondissement
Dessin de la façade (Catherine d’Ortoli) & détails

Pavillon du partage des eaux, 1906
Avenue des Chutes-Lavie, 4e arrondissement 

Il réalise également des décors pour des immeubles privés. On lui doit, entre autres, une statue d’angle de Saint Joseph pour un immeuble sis à l’intersection du boulevard Garibaldi et de la rue Guy Môquet.

André Martin, Saint Joseph, statue, pierre, s.d.
13 boulevard Garibaldi, 1er arrondissement

Il présente par ailleurs des œuvres au Salon marseillais (1895 : n°309ter- Buste, plâtre / 1896 : n°386- Jeanne d’Arc, haut-relief plâtre ; n°387- Portrait de M. X..., médaillon plâtre / 1899 : n°304- Statuette, plâtre / 1919 : n°318- Composition décorative et portrait, hommage au docteur Delanglade / 1921 : n°391- Bas-relief, plâtre / 1930 : n°222- Deux époques, plâtre polychrome) / 1933 : n°274- Suzanne, sculpture) et aux expositions coloniale de Marseille (1906 : n°1027- Mireille à l’oiseau, bas-relief plâtre / 1922 : 224- Amphitrite, motif de décoration).

André Martin, Mireille à l’oiseau, bas-relief, plâtre
Don de l’artiste le 29 décembre 1908, Musée Ziem, Martigues

En 1914, il expose à l’exposition internationale urbaine de Lyon la maquette de l’escalier de la gare Saint-Charles réalisée d’après le projet lauréat d’Eugène Sénès (1873-1960) et Léon Arnal (1880-1963). D’ailleurs, par une délibération en date du 26 février 1924, il obtient la réalisation des deux pylônes dudit escalier sur lesquels s’adossent les groupes d’Auguste Carli (1868-1930), Marseille colonie grecque et Marseille porte de l’Orient.

André Martin,  pylône, pierre de Lens, 1925
Escalier de la gare Saint-Charles, 1er arrondissement
© Olivier Liardet 

Durant la première décennie du XXe siècle, il est le suppléant de Valentin Pignol (1863-1912) à  l’école des beaux-arts de Marseille pour les cours de mise au point et de pratique ainsi que pour la classe de sculpture des demoiselles. En 1917, il postule pour occuper le poste de professeur de sculpture décorative laissé vacant par le départ à la retraite de Pierre Rey (1839-1923) ; il obtient l’emploi et l’occupe jusqu’à son décès.

jeudi 3 mars 2022

L’enseignement de la sculpture à Marseille au XIXe siècle – 6 et fin

La fin du XIXe siècle marque l’apogée de l’école des Beaux-Arts de Marseille : des pensionnaires peintres et architectes se distinguent à leur tour au concours de Rome[1]. Mais, l’enseignement de la sculpture reste son fleuron. Pourtant, celui-ci ignore encore une part conséquente de la population : les femmes. De fait, très peu de Marseillaises se lancent dans une carrière de sculptrice. Berthe Imer (1861-1948), future Mme Girardet, fait exception : issue de l’élite phocéenne protestante, elle se forme dans l’atelier privé d’Aldebert et expose assidument. Les filles de la grande bourgeoisie qui ont l’habitude de s’initier aux arts, souvent auprès d’artistes féminines, s’adonnent surtout aux différentes techniques du dessin. La statuaire leur apparaît physique et salissante. À la Belle Époque, un seul cours particulier leur propose un apprentissage de la sculpture ou, plus vraisemblablement, du modelage : Mathilde Klenlo professe cet art de 1889 à 1898 avant de se reconvertir, sans doute faute de demande, dans l’enseignement de la peinture en 1899[2].
L’école des Beaux-Arts reprend la main en ouvrant une classe de sculpture pour les demoiselles en 1903[3], avec Valentin Pignol (1863-1912) pour maître. Très vite, de fortes personnalités, aptes à rivaliser avec leurs condisciples masculins, surgissent. Le palmarès du concours Delanglade en témoigne… Charles Delanglade (1870-1952) fonde, en 1907, un prix annuel de composition ornementale sur programme ouvert aux élèves des deux sexes. Une dotation de 200 francs, à partager en quatre prix, gratifie les lauréats du concours. Pour la première fois, hommes et femmes s’affrontent talent contre talent… et les jeunes filles ne déméritent pas  ! Elles se classent régulièrement en tête du classement. Par exemple, l’épreuve de 1908 – Un foyer de cheminée – couronne Raymonde Martin (1887-1977)  ; quant à Augusta Boëry (1884-1966), elle reçoit une mention à défaut d’être primée. Grâce à leurs dispositions, les deux femmes poursuivent ensuite leurs études à Paris, dans l’atelier de Laurent Marqueste (1848-1920)[4].

Raymonde Martin

Raymonde Martin dans l’atelier de Laurent Marqueste à Paris
Photos, collection Gaston Marie Martin
La sculptrice marseillaise est désignée par une croix

Pour conclure, l’école des beaux-arts de Marseille devient égalitaire au début du XXe siècle : hommes et femmes reçoivent un enseignement quasi similaire, assistant même à des cours mixtes[5]. Cependant, elle perd définitivement sa capacité de former des prix de Rome à la chaîne comme cela était le cas durant le dernier quart du XIXe siècle. Paradoxalement, ce constat résulte de l’attribution des pensions municipales. En effet, la réussite des pensionnaires marseillais suscite vocations et envies. Les édiles, s’enorgueillissant du prestige ainsi acquis, augmentent donc considérablement le budget des allocations pour satisfaire de plus en plus de solliciteurs[6]. Celui-ci passe progressivement de 4 200 francs en 1875[7] à 13 200 francs en 1899[8]. Au lieu de se concentrer sur les lauréats des concours triennaux, l’aide financière se dilue et est limitée dans la durée ; elle ne laisse plus à ses bénéficiaires le temps nécessaire de la maturation. Malgré tout, l’école révèle encore sporadiquement de talentueux jeunes gens – principalement des sculpteurs – capables de décrocher le Saint Graal : Élie-Jean Vézien (1890-1982 ; prix de Rome, 1921), Gaston Cadenat (1905-1966 ; 2e 2d prix, 1930), André Barelier (1934-2021 ; prix de Rome, 1961) et sa future épouse Brigitte Baumas (1937-2014 ; 1er 2d prix, 1961) et enfin Anne Houllevigue[9] (née en 1941 ; prix de Rome, 1967).

Élie-Jean Vézien, Les Fiançailles, bas-relief, plâtre, prix de Rome 1921
Photo, collection personnelle

André Barelier, La Naissance du jour, bas-relief, plâtre, 1961
Prix de Rome 1961 © Ensba

Anne Houllevigue, Le Triomphe de la mort, bas-relief, plâtre, 1967
Prix de Rome réservé de 1965, décerné en 1967 © Ensba


[1] Marseille forme ainsi des prix de peinture (Henri Pinta : 1er second prix 1882, prix de Rome 1884 ; Jean-Amédée Gibert : mention honorable 1897, prix de Rome 1898), de gravure en taille douce (Antoine Dézarrois : 2e second prix 1890, prix de Rome 1892) et d’architecture (Gabriel Héraud : 2e second prix 1894  ; Eugène Sénès : 2e second prix, 1899).
[2] Mathilde Klenlo expose plusieurs terres cuites au Salon des artistes marseillais entre 1889 et 1892. Mais, ce sont ses paysages à l’aquarelle qui lui acquièrent une petite renommée.
[3] L’école des Beaux-Arts de Marseille accueille les femmes à partir du 15décembre 1882, soit dix-huit ans avant celle de Paris. À l’enseignement initial du dessin, s’ajoutent progressivement des cours de peinture, d’art décoratif, de céramique et, finalement, de sculpture.
[4] Malgré leur indéniable talent, elles abandonnent prématurément la sculpture. Augusta Boëry épouse en 1912 le statuaire Antoine Sartorio (1885-1988) et se consacre dès lors à sa vie maritale. Raymonde Martin expose au Salon de 1913 à 1923, reçoit la commande de deux monuments aux morts (Les Andelys et Néris-les-Bains) mais interrompt sa carrière à la fin des années 1920.
[5] Parmi les cours mixtes on trouve l’histoire de l’art, l’esthétique, la perspective et, plus surprenant, l’anatomie. Toutefois, pour les deux dernières matières, on note l’établissement d’un palmarès distinct, en fonction du sexe.
[6] Le 1er octobre 1881, la Ville octroie 900 francs à l’architecte Marcel Dourgnon sans le biais d’un concours. Ce précédent fera tache d’huile.

[7] La somme correspond à trois bourses de 1400 francs.
[8] AMM 1D168, délibération du conseil municipal du 24 janvier 1899, p. 334-335 : École des beaux-arts de Paris – bourses et subventions. Le budget se répartit comme il suit : 3 bourses de 1 400 francs obtenues sur concours + 4 subventions de 1 200 francs + 3 subventions de 1 050 francs + 1 trimestre fin 1899 à 3 nouveaux boursiers, soit 3 × 350 francs.
[9] Anne Houllevigue épouse le sculpteur Patrick Poirier (né en 1942) en 1968, à Rome, et fait carrière sous le nom d’Anne Poirier.