Pour
l’Exposition universelle de 1889, Jules Cantini souhaite concevoir une
imposante statue polychrome, sans recours à la peinture ou au bronze. Dans
cette optique, il s’adresse, en 1886, au jeune sculpteur marseillais Henri
Lombard, pensionnaire de l’Académie de France à Villa Médicis depuis son
obtention du grand prix de Rome en 1883. « Mon but en faisant exécuter cette œuvre, est d’essayer
de remettre en honneur ces belles productions de l’antiquité, dont les plus
beaux spécimens ont malheureusement disparus, et de faire ressortir tout le
riche parti qu’on peut tirer de ces beaux marbres traités en polychromie. »[1]
L’artiste soumet à son commanditaire un
sujet mythologique – Hélène, reine de
Sparte, dévoilant sa beauté légendaire aux Troyens – qui répond
parfaitement à son attente. Il lui envoie, par ailleurs, la photographie d’une
esquisse afin qu’il s’en fasse une idée plus précise : « Votre projet de statue Hélène est,
quant à la pensée première, absolument dans le sens que je la désire. C’est à
dire une grande figure majestueuse avec tout le beau caractère de l’antique.
D’une simplicité presque rigide dans la composition, dans les draperies, dans
l’ensemble en un mot. »[2] Bien sûr, Cantini
suggère quelques modifications pour gagner en majesté et pour des aspects
techniques : « Nous sommes d’accord pour le bras droit et pour le
voile qui aura moins l’air d’un carré d’étoffe ; pour le bras gauche, je
crois en effet que le mouvement peut devenir très correct est gracieux, mais
ici se place une difficulté d’exécution relative au tenon. […] Les deux bras étant isolés, les extrémités à
une certaine distance du buste, je me demande où pourraient être placés ces
tenons dont vous me parlez. Comment procéder à l’ajustage d’une pièce aussi
fragile, qu’on n’oserait plus toucher, même pour l’emballer, une fois
finie ? […] Les questions de
coloration me semblent bien plus faciles à résoudre et je suis convaincu qu’à
ce point de vue nous tiendrons toujours notre but. »[3]
Il souhaite que Lombard achève son modèle et l’envoie à Marseille au plus
tard le 30 novembre 1887. « Quant à
l’exécution, je la ferai faire dans mon atelier. Les ajustages seront faits
d’après ce que nous aurons convenu. Je ferai faire aussi la mise aux points et
la pratique des nus, mais vous devrez finir les nus et donner les dernières
indications utiles pour le fini des draperies. »[4] Les ultimes
retouches doivent intervenir avant la fin de l’année 1888 ; finalement, le
statuaire signe et date son œuvre sur la plinthe : « H. LOMBARD 1889 ».
Placée au centre du stand Cantini à
l’Exposition universelle de 1889, devant deux colonnes monumentales supportant
un entablement qui lui servent d’écrin, Hélène
capte tous les regards à l’instar de l’héroïne qu’elle incarne. « Cette figure dans le goût antique a
fort grand air, est savamment traitée et produit, par la combinaison du granit
gris, de l’onyx et des marbres blancs et colorés, un effet des plus saisissants
en même temps que très harmonieux. »[5]
Après
l’Exposition, l’œuvre demeure dans l’atelier de l’industriel, pour son seul
plaisir : « Je n’ai pris aucun
engagement, ni fait aucune promesse d’exposer de nouveau cette figure. »[6]
Enfin, à une date indéterminée postérieure à 1908, il modifie l’apparence d’Hélène : il transforme sa couronne
bandeau en un diadème de marbre rouge et malachite qui rappelle sa ceinture et
accentue son caractère altier.
Elle entre dans les collections publiques en 1917, avec l’ensemble du legs Cantini, quoiqu’elle soit aussitôt reléguée aux réserves. Elle en sort brièvement à l’occasion de l’exposition Marseille au XIXe. Rêves et triomphes (1991). Restaurée en 2018, elle devient la tête d’affiche de l’exposition En couleurs. La sculpture polychrome en France, 1850-1910 au Musée d’Orsay, preuve de la permanence de son pouvoir de séduction. Depuis, elle accueille les visiteurs à l’entrée du Musée des Beaux-Arts de Marseille.
[1] Archives municipales de Marseille
(AMM), 5 M 30, copies de lettres, p.269 : lettre de Jules
Cantini à Henri Lombard, 6 février 1887.
[2] Idem, p.268.
[3] AMM,
5 M 30, copies de lettres, p.275 à 277 : lettre de Jules Cantini
à Henri Lombard, 6 mars 1887.
[4] AMM,
5 M 30, copies de lettres, p.272 : lettre de Jules Cantini à
Henri Lombard, 6 février 1887.
[5] Un Marseillais à
Paris, « Chronique parisienne. L’art industriel au Camp-de-Mars. Le
bronze, le fer, le marbre. », Le
Sémaphore de Marseille, 31 août 1889.
[6]
AMM,
5 M 31, copies de lettres, p.10 : lettre de Jules Cantini à
Henri Lombard, 9 novembre 1892.
%20-%20d%C3%A9tail.jpg)














