mercredi 15 avril 2026

Mgr Balakian et le Chevalier Khorassandjian (Toros sculpteur)

Depuis sa consécration le 25 octobre 1931, la cathédrale apostolique arménienne des Saints Traducteurs dresse son élégante silhouette au n°339 de l’avenue du Prado. Elle est l’œuvre de l’architecte Aram Tahtadjian.

Aram Tahtadjian, Cathédrale apostolique arménienne des Saints Traducteurs, carte postale, vers 1932

Son enceinte accueille plusieurs monuments commémoratifs, notamment les bustes en bronze de Mgr Krikoris Balakian, prélat des Arméniens du diocèse du Midi de la France de 1927 à 1934, et Vahan Khorassandjian, négociant bruxellois anobli par le roi des Belges Albert Ier. Le richissime homme d’affaires finance l’essentiel des travaux, choisissant des artistes décorateurs belges pour ce chantier.
En 1991, à l’occasion des 60 ans de la consécration du bâtiment, la décision est prise d’ériger un double monument à la mémoire de l’évêque et du mécène à l’origine de sa construction. La commande est passée à Toros Rasguélénian dit Toros (Alep, Syrie, 1934 – Romans-sur-Isère, 2020) et dont la signature est R. Toros. Le sculpteur s’installe en France en 1967 où il fait l’essentiel de sa carrière. Il est l’auteur de plusieurs monuments à la mémoire des victimes du génocide arménien : Marseille (1972), Vienne (1981), Aix-en-Provence (1883), Valence (1985) et Saint-Étienne (1888).
Il représente Mgr Krikoris Balakian dans son costume de prélat, lui donnant une posture hiératique par la géométrisation des volumes. Ce buste contraste avec celui du Chevalier Khorassandjian vêtu d’un costume-cravate, arborant une mine bonhomme et une moustache fournie.

Toros, Mgr Krikoris Balakian, bronze, 1991
339 avenue du Prado, 8e arrondissement

Toros, Chevalier Vahan Khorassandjian, bronze, 1991
339 avenue du Prado, 8e arrondissement

Impliqué auprès de la communauté arménienne, le sculpteur a également créé le Trophée Toros qui récompense annuellement les auteurs de littérature franco-arménienne.

samedi 4 avril 2026

La salle d’exposition du Cercle artistique de Marseille (1869-1876, Joseph Letz architecte)

En 1867, le Cercle artistique de Marseille est fondé à l’initiative de l’industriel Jules Charles-Roux (1841-1918) soutenu par une centaine de souscripteurs principalement issus du négoce. Le but est de proposer des expositions, des concerts et des conférences. À partir de 1869, la nouvelle société culturelle loue un local au 42, rue Saint-Ferréol. Elle sollicite alors l’architecte Joseph Letz (1837-1890) pour son aménagement. La salle rectangulaire est scandée par des pilastres sur lesquels les portraits d’artistes marseillais (peintres, sculpteurs, architectes, écrivains, musiciens) apparaissent dans des médaillons. Philippe Poitevin (1831-1907) sculpte ainsi les effigies de Frédéric Mistral (1830-1914) et d’Émile Loubon (1809-1863) ; Émile Aldebert (1827-1924) fige les traits de Pascal Coste (1787-1879) et de Joseph Méry (1797-1866) ; Lucien Chauvet (1833-1902) portraiture Félicien David (1810-1876) et Jean-Joseph Espercieux (1757-1840)… Une gravure de presse d’après un dessin Auguste Deroy (1823-1906) montre également les médaillons de Joseph Vernet (1714-1789) et de Dominique Papety (1815-1849).

Salle d’exposition du Cercle artistique de Marseille, gravure, Le Monde illustré, 23 janvier 1869

Les activités culturelles du Cercle artistique connaissent le succès et drainent un large public. En 1876, la société déménage dans l’ancienne préfecture des Bouches-du-Rhône, l’hôtel Roux de Corse qui a été récupéré par la mairie. Elle y fait de nouveaux aménagements somptueux, notamment une entrée monumentale sur la rue Armény, toujours sous la houlette de Letz. Toutefois, cette occupation est elle aussi éphémère car, en 1890, le maire Félix Baret (1845-1922) récupère les locaux pour y installer le premier lycée de jeunes filles de Marseille.

dimanche 29 mars 2026

Monument aux morts des Accates

Le village des Accates, entre la Treille et la Valentine dans le 11e arrondissement, possède deux plaques commémoratives de la Première Guerre mondiale : l’une dans le cimetière et l’autre sur la façade de l’église paroissiale. La seconde, plus intéressante, présente un modeste décor sculpté. Elle est financée par souscription. Quant à son dessin, il est l’œuvre de Marie-Pauline Vivian, une demoiselle de bonne famille. Il figure l’allégorie de la France, agenouillée, déposant des palmes sur les corps ensevelis des 25 enfants des Accates morts au champ d’honneur et marqués par la croix de l’Espérance ; à l’arrière-plan, le soleil de la Victoire darde ses rayons dorés. Deux vers de Victor Hugo (1802-1885) accompagnent la scène : « Ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie / Ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie. »

Monument aux morts des Accates
, marbre, 1920
Place Saint-Christophe, 11e arrondissement

Le motif est traduit en bas-relief la maison Cantini (Le Petit Marseillais, 22 avril 1920). En fait, la marbrerie de Jules Cantini (1826-1916) a été reprise et se nomme désormais Établissement Cantini – Vuagnat, Pollet & Cie successeurs. Le nom Cantini – bien connu à Marseille et dans la profession – ainsi que les prix glanés par Marius Cantini (1850-1913) apportent leur aura à la nouvelle entreprise.

Indicateur Marseillais, 1920, p.1123

Les noms des défunts sont inscrits sur deux colonnes sous le bas-relief. L’inauguration civile de la plaque, suivie d’une cérémonie religieuse, a lieu le dimanche 20 avril 1920.

lundi 16 mars 2026

Monument funéraire de Louis Rouffe (Émile Aldebert et Jules Cantini sculpteurs)

Le mime Louis Rouffe (1849-1885) connaît le succès, à l’Alcazar, en juin 1874, dans le rôle de Pierrot auquel il donne dimension tragique. Il devient dès lors un maître de la pantomime, adulé du public marseillais. Malheureusement atteint de tuberculose pulmonaire, il s’éteint prématurément, à l’âge de 36 ans, le 21 décembre 1885, après un dernier triomphe au Palais de Cristal.
Aussitôt, le président du syndicat de la presse marseillaise Horace Bertin (1842-1917) convainc l’ensemble des journaux locaux (Le Sémaphore de Marseille, Le Petit Marseillais, Le Petit Provençal, Le Bavard, Le Journal de Marseille, Le Soleil du Midi, Le Radical de Marseille, Le Mondain, La Méditerranée, L’Oursin, L’Étincelle, Le Masque, La Cannebière et La Petite Revue de Marseille) de doter le défunt d’un tombeau célébrant son souvenir et son talent par le biais d’une souscription. Les collègues de Rouffe s’associent au projet en offrant la recette d’une représentation exceptionnelle donnée en février 1886 au Palais de Cristal.
Au mois de mars, le comité organisateur adopte à l’unanimité le projet « d’une architecture aussi originale que gracieuse [constituant] un monument du plus heureux effet dans sa simplicité » (Le Petit Provençal, 25 mars 1886), soumis par Joseph Letz (1838-1890), Pour sa réalisation, l’architecte sollicite le sculpteur Émile Aldebert (1828-1924 – médaillon) et le marbrier Jules Cantini (1826-1916 – monument). L’édicule prend la forme d’un grand terme. Sur une gaine à section carrée, le profil de Louis Rouffe est encadré d’une palme et d’un rameau de laurier ; au-dessus, le buste de Pierrot aux yeux clos s’inscrit dans une mandorle en forme de pique portant la devise des mimes : « Dire tout sans paroles ». Finalement, l’inauguration du monument funéraire a lieu le 22 décembre 1886 au cimetière Saint-Pierre.

Émile Aldebert & Jules Cantini, Monument funéraire de Louis Rouffe, marbre, 1886
Cimetière Saint-Pierre, 10e arrondissement

mercredi 4 mars 2026

La Vierge de l’Immaculée Conception (Eugène Guillaume sculpteur)

Eugène Guillaume, La Vierge de l’Immaculée Conception, statue, plomb doré, 1857
Angle des boulevards Voltaire et de la Liberté, 1er arrondissement © Olivier Liardet

Le 8 décembre 1854, le pape Pie IX (1792-1878) proclame le dogme de l’Immaculée Conception, par la constitution apostolique Ineffabilis Deus. Mgr Eugène de Mazenod (1782-1861), évêque de Marseille et fondateur de la congrégation des Oblats de Marie-Immaculée en 1816, décide d’ériger un monument commémoratif en l’honneur du nouveau dogme, comme le font à la même époque Rome ainsi que plusieurs cités de la péninsule italique et des états germaniques catholiques.
Le 21 novembre 1855, le prélat adresse une lettre au maire de Marseille pour lui faire part de son intention. Le projet retenu, celui d’Henry Espérandieu (1829-1874), consiste en une colonne de marbre blanc surmontée d’une Vierge en plomb doré, fondue par Durand Frères d’après le modèle du grand prix de Rome Eugène Guillaume (1822-1905). L’iconographie emprunte à deux sources. La Vierge dorée évoque l’Apocalypse : elle piétine le serpent, symbole du péché originel qui règne sur le monde (globe), tandis que le croissant lunaire et la fleur de lys rappelle sa chasteté et sa pureté. Quant à la colonne constellée d’étoiles et de M mariaux, elle évoque les Litanies de la Sainte Vierge : dix d’entre elles sont gravées dans des cartouches polylobés.


Henri Espérandieu, Colonne de l’Immaculée Conception, marbre et plomb doré, 1857
Angle des boulevards Voltaire et de la Liberté, 1er arrondissement © Olivier Liardet


Éric Buyron (1837-1920), Monument de l’Immaculée Conception d’après Espérandieu, gravure, Revue générale de l’architecture et des travaux publics, 1879, vol.6, pl.16

Pour la marbrerie, l’architecte s’adresse à Jules Cantini (1826-1916), son collaborateur sur les chantiers de la cathédrale et de Notre-Dame de la Garde. La colonne, taillée en trois tronçons (base, fût et chapiteau) dans les carrières de Carrare, mesure environ 5 m de hauteur pour un diamètre maximal de 1,25 m. Arrivée d’Italie depuis plusieurs jours, elle est débarquée au bassin de carénage le 4 novembre 1857. Puis dans les ateliers du marbrier, l’ornemaniste Ferdinand Michel s’attelle à la sculpture décorative : le chapiteau de style roman avec ses quatre anges brandissant des couronnes de laurier et le fût de style byzantin avec ses gravures rehaussées d’or. Du 3 au 5 décembre, la colonne est amenée sur site, à l’extrémité du boulevard du Nord (auj. bd d’Athènes) et placée sur son socle en pierre de Crussol (Ardèche).


Éric Buyron, Monument de l’Immaculée Conception d’après Espérandieu, détail de la colonne, gravure, Revue générale de l’architecture et des travaux publics, 1879, vol.6, pl.17

Néanmoins, le court délai avant l’inauguration solennelle du 8 décembre 1857 empêche son achèvement total ; le décor ainsi que la dédicace du piédestal ne seront terminés qu’ultérieurement. Ce fait résulte de deux contraintes contradictoires, l’échéance de la consécration d’une part et la difficulté à réunir les fonds nécessaires à l’érection d’autre part. En effet, selon la Revue générale de l’architecture et des travaux publics, le budget total du monument commémoratif se chiffre à 45 745,80 francs. La statue (4 000 francs) ne représente qu’un neuvième du coût final alors que la marbrerie (8 000 francs) et la sculpture ornementale (8 100 francs) en constituent un tiers. Au début de 1859, l’évêque en appelle encore à la générosité des fidèles afin de solder la facture.


Louis-Amable Crapelet (1822-1867), Inauguration du monument élevé en l’honneur de l’Immaculée Conception, gravure, L’Illustration, 12 décembre 1857

En 1922, la colonne de l’Immaculée Conception doit céder son emplacement au futur escalier monumental de la gare Saint-Charles. Elle est alors transférée à l’angle des boulevards de la Gare (auj. bd Voltaire) et de la Liberté où elle fait toujours l’objet de dévotions le 15 août (Assomption) et le 8 décembre (Immaculée Conception).

Procession de la Vierge dorée, 15 août 2023

dimanche 22 février 2026

Auguste-Acanthe Boudouresque (Mathurin Moreau sculpteur)

Auguste-Acanthe Boudouresque (1835-1905) naît dans l’Ariège mais s’installe, dès son plus jeune âge, à Marseille. Après le lycée, il travaille dans une compagnie de chemin de fer à Béziers où il est chargé du nivellement du tracé. En 1855, il effectue son service militaire à Valence puis revient à Marseille pour occuper un poste d’inspecteur municipal de l’éclairage. En 1862, il fonde sa société d’éclairage au gaz de schiste qui lui apporte la prospérité. Parallèlement, à partir de 1859, il entame des études au conservatoire de musique de Marseille où il remporte un premier prix de chant. La carrière de chanteur d’opéra – il possède une tessiture de basse – s’impose à lui tardivement, en 1874, à presque 40 ans. Il débute au théâtre Valette à Marseille dans Ernani de Verdi. L’année suivante, il est engagé par l’Opéra de Paris et, plus tard, mène une carrière internationale à Milan, Naples, Buenos Aires, La Plata, Bruxelles… Touche-à-tout, il publie également de la poésie et expose des peintures au Salon des artistes français, à Paris, en 1884 (n°319- Côte de Provence – lever de soleil derrière un morne) et 1885 (n°351- Coup de mistral – Golfe du Lion).

Victor Faure, Monument funéraire d’Auguste-Acanthe Boudouresque, 1906
Cimetière Saint-Pierre, 10e arrondissement

Lorsqu’il décède à Marseille le 21 janvier 1905, un comité composé de ses élèves et amis se crée afin d’élever une stèle sur sa tombe. Le dessin en est confié à l’architecte marseillais Victor Faure qui conçoit un édicule en pierre de Brouzet, un calcaire des Cévennes, taillé dans les ateliers du marbrier Jules Cantini (1826-1916). Le monument s’orne d’une lyre et d’une palme ; aujourd’hui néanmoins, il se trouve dans un triste état, rongée par les éléments.

Mathurin Moreau, Auguste-Acanthe Boudouresque, buste, bronze, 1905
Cimetière Saint-Pierre, 10e arrondissement

Un buste en bronze surmonte la stèle. Il s’agit d’une réplique réalisée  sans doute par surmoulage  par Édouard Oudin, marchand de bronzes d’art rue de la Darse (auj. rue Francis Davso) et bronzier lui-même, d’après l’original du sculpteur dijonnais Mathurin Moreau (1822-1912) et exposé au Salon parisien de 1882 (n°4683- Portrait de M. Boudouresque, de l’Opéra, buste, bronze).
La remise du monument funéraire à la famille s’effectue le jour anniversaire de la mort du chanteur, le 21 janvier 1906.

lundi 9 février 2026

Pierre Pasquier (Paul Ducuing sculpteur)

Il y a quelques jours, je suis tombé sur la tombe de Pierre Pasquier (1877-1934) en sillonnant le cimetière Saint-Pierre pour tout autre chose. Né à Marseille, ce fils de négociant fait ses études au lycée Thiers puis à l’École coloniale. Il embrasse ensuite une carrière administrative qu’il effectue essentiellement en Asie où il est administrateur des Services civils de l’Indochine. En 1921, il est nommé Résident supérieur du Protectorat français d’Annam et, en 1928, il devient Gouverneur général de l’Indochine française. Il décède dans un accident d’avion, dans la Nièvre, le 15 janvier 1934.

Paul Ducuing, Pierre Pasquier, médaillon, bronze, vers 1934
Tombe Pasquier, cimetière Saint-Pierre, 10e arrondissement

Sa tombe se compose d’une stèle en pierre dont le sommet polylobé accueille, en bas-relief, deux dragons asiatiques de part et d’autre d’un œuf, symboles de vie et de renaissance. Elle s’orne également de son portrait en médaillon en, modelé par le sculpteur Paul Ducuing (Lannemezan, 1867-Toulouse, 1949). Ce choix s’explique du fait que l’artiste a obtenu du ministère des Colonies une mission pour achever plusieurs commandes importantes en Indochine, en Annam et au Cambodge de décembre 1921 à décembre 1924. Les deux hommes se connaissaient. Le médaillon est fondu en bronze par Gaston-Auguste Lamy (1884-?) dans sa fonderie de Chatillon-sous-Bagneux, ouverte en 1926

Signatures du sculpteur et du fondeur