Le
mime Louis Rouffe (1849-1885) connaît le succès, à l’Alcazar, en juin 1874,
dans le rôle de Pierrot auquel il donne dimension tragique. Il devient dès lors
un maître de la pantomime, adulé du public marseillais. Malheureusement atteint
de tuberculose pulmonaire, il s’éteint prématurément, à l’âge de 36 ans, le 21
décembre 1885, après un dernier triomphe au Palais de Cristal.
Aussitôt,
le président du syndicat de la presse marseillaise Horace Bertin (1842-1917) convainc
l’ensemble des journaux locaux (Le
Sémaphore de Marseille, Le Petit
Marseillais, Le Petit Provençal, Le Bavard, Le Journal de Marseille, Le
Soleil du Midi, Le Radical de
Marseille, Le Mondain, La Méditerranée, L’Oursin, L’Étincelle, Le Masque, La Cannebière et La Petite
Revue de Marseille) de doter le défunt d’un tombeau célébrant son souvenir
et son talent par le biais d’une souscription. Les collègues de Rouffe
s’associent au projet en offrant la recette d’une représentation exceptionnelle
donnée en février 1886 au Palais de Cristal.
Au
mois de mars, le comité organisateur adopte à l’unanimité le projet « d’une architecture aussi originale
que gracieuse [constituant] un
monument du plus heureux effet dans sa simplicité » (Le Petit Provençal, 25 mars 1886),
soumis par Joseph Letz (1838-1890), Pour sa réalisation, l’architecte sollicite
le sculpteur Émile Aldebert (1828-1924 – médaillon) et le marbrier Jules
Cantini (1826-1916 – monument). L’édicule prend la forme d’un grand terme. Sur
une gaine à section carrée, le profil de Louis Rouffe est encadré d’une palme
et d’un rameau de laurier ; au-dessus, le buste de Pierrot aux yeux clos s’inscrit
dans une mandorle en forme de pique portant la devise des mimes : « Dire tout sans paroles ».
Finalement, l’inauguration du monument funéraire a lieu le 22 décembre 1886 au
cimetière Saint-Pierre.
Marseille, ville sculptée 2
Ce blog dévoile l'histoire de Marseille à travers celle de ses sculptures.
lundi 16 mars 2026
Monument funéraire de Louis Rouffe (Émile Aldebert et Jules Cantini sculpteurs)
mercredi 4 mars 2026
Le
8 décembre 1854, le pape Pie IX (1792-1878) proclame le dogme de l’Immaculée
Conception, par la constitution apostolique Ineffabilis
Deus. Mgr Eugène de Mazenod (1782-1861), évêque de Marseille et fondateur
de la congrégation des Oblats de Marie-Immaculée en 1816, décide d’ériger un
monument commémoratif en l’honneur du nouveau dogme, comme le font à la même
époque Rome ainsi que plusieurs cités de la péninsule italique et des états
germaniques catholiques.
Le
21 novembre 1855, le prélat adresse une lettre au maire de Marseille pour lui
faire part de son intention. Le projet retenu, celui d’Henry Espérandieu
(1829-1874), consiste en une colonne de marbre blanc surmontée d’une Vierge en
plomb doré, fondue par Durand Frères d’après le modèle du grand prix de Rome
Eugène Guillaume (1822-1905). L’iconographie emprunte à deux sources. La Vierge
dorée évoque l’Apocalypse : elle piétine le serpent, symbole du péché
originel qui règne sur le monde (globe), tandis que le croissant lunaire et la
fleur de lys rappelle sa chasteté et sa pureté. Quant à la colonne constellée d’étoiles
et de M mariaux, elle évoque les Litanies de la Sainte Vierge : dix d’entre
elles sont gravées dans des cartouches polylobés.
Henri Espérandieu, Colonne de l’Immaculée Conception, marbre et plomb doré, 1857
Angle des boulevards Voltaire et de la Liberté, 1er arrondissement © Olivier Liardet

Éric Buyron (1837-1920), Monument de l’Immaculée Conception d’après Espérandieu, gravure, Revue générale de l’architecture et des travaux publics, 1879, vol.6, pl.16
Pour
la marbrerie, l’architecte s’adresse à Jules Cantini (1826-1916), son
collaborateur sur les chantiers de la cathédrale et de Notre-Dame de la Garde.
La colonne, taillée en trois tronçons (base, fût et chapiteau) dans les
carrières de Carrare, mesure environ 5 m de hauteur pour un diamètre maximal de
1,25 m. Arrivée d’Italie depuis plusieurs jours, elle est débarquée au bassin
de carénage le 4 novembre 1857. Puis dans les ateliers du marbrier, l’ornemaniste
Ferdinand Michel s’attelle à la sculpture décorative : le chapiteau de
style roman avec ses quatre anges brandissant des couronnes de laurier et le
fût de style byzantin avec ses gravures rehaussées d’or. Du 3 au 5 décembre, la
colonne est amenée sur site, à l’extrémité du boulevard du Nord (auj. bd d’Athènes)
et placée sur son socle en pierre de Crussol (Ardèche).

Éric Buyron, Monument de l’Immaculée Conception d’après Espérandieu, détail de la colonne, gravure, Revue générale de l’architecture et des travaux publics, 1879, vol.6, pl.17
Néanmoins,
le court délai avant l’inauguration solennelle du 8 décembre 1857 empêche son
achèvement total ; le décor ainsi que la dédicace du piédestal ne seront
terminés qu’ultérieurement. Ce fait résulte de deux contraintes contradictoires,
l’échéance de la consécration d’une part et la difficulté à réunir les fonds
nécessaires à l’érection d’autre part. En effet, selon la Revue générale de l’architecture et des travaux publics, le budget
total du monument commémoratif se chiffre à 45 745,80 francs. La statue (4 000
francs) ne représente qu’un neuvième du coût final alors que la marbrerie (8 000
francs) et la sculpture ornementale (8 100 francs) en constituent un
tiers. Au début de 1859, l’évêque en appelle encore à la générosité des fidèles
afin de solder la facture.
Louis-Amable Crapelet (1822-1867), Inauguration du monument élevé en l’honneur de l’Immaculée Conception, gravure, L’Illustration, 12 décembre 1857
En
1922, la colonne de l’Immaculée Conception doit céder son emplacement au futur
escalier monumental de la gare Saint-Charles. Elle est alors transférée à l’angle
des boulevards de la Gare (auj. bd Voltaire) et de la Liberté où elle fait
toujours l’objet de dévotions le 15 août (Assomption) et le 8 décembre
(Immaculée Conception).
dimanche 22 février 2026
Auguste-Acanthe Boudouresque (Mathurin Moreau sculpteur)
Auguste-Acanthe
Boudouresque (1835-1905) naît dans l’Ariège mais s’installe, dès son plus jeune
âge, à Marseille. Après le lycée, il travaille dans une compagnie de chemin de
fer à Béziers où il est chargé du nivellement du tracé. En 1855, il effectue
son service militaire à Valence puis revient à Marseille pour occuper un poste
d’inspecteur municipal de l’éclairage. En 1862, il fonde sa société d’éclairage
au gaz de schiste qui lui apporte la prospérité. Parallèlement, à partir de
1859, il entame des études au conservatoire de musique de Marseille où il
remporte un premier prix de chant. La carrière de chanteur d’opéra – il possède
une tessiture de basse – s’impose à lui tardivement, en 1874, à presque 40 ans.
Il débute au théâtre Valette à Marseille dans Ernani de Verdi. L’année suivante, il est engagé par l’Opéra de
Paris et, plus tard, mène une carrière internationale à Milan, Naples, Buenos
Aires, La Plata, Bruxelles… Touche-à-tout, il publie également de la poésie et expose
des peintures au Salon des artistes français, à Paris, en 1884 (n°319- Côte de Provence – lever de soleil derrière
un morne) et 1885 (n°351- Coup de
mistral – Golfe du Lion).
Lorsqu’il
décède à Marseille le 21 janvier 1905, un comité composé de ses élèves et amis
se crée afin d’élever une stèle sur sa tombe. Le dessin en est confié à l’architecte
marseillais Victor Faure qui conçoit un édicule en pierre de Brouzet, un
calcaire des Cévennes, taillé dans les ateliers du marbrier Jules Cantini
(1826-1916). Le monument s’orne d’une lyre et d’une palme ; aujourd’hui
néanmoins, il se trouve dans un triste état, rongée par les éléments.
Un
buste en bronze surmonte la stèle. Il s’agit d’une réplique réalisée – sans doute par surmoulage – par Édouard
Oudin, marchand de bronzes d’art rue de la Darse (auj. rue Francis Davso) et bronzier lui-même, d’après
l’original du sculpteur dijonnais Mathurin Moreau (1822-1912) et exposé au
Salon parisien de 1882 (n°4683- Portrait
de M. Boudouresque, de l’Opéra, buste, bronze).
La
remise du monument funéraire à la famille s’effectue le jour anniversaire de la
mort du chanteur, le 21 janvier 1906.
lundi 9 février 2026
Pierre Pasquier (Paul Ducuing sculpteur)
Il
y a quelques jours, je suis tombé sur la tombe de Pierre Pasquier (1877-1934)
en sillonnant le cimetière Saint-Pierre pour tout autre chose. Né à Marseille,
ce fils de négociant fait ses études au lycée Thiers puis à l’École coloniale.
Il embrasse ensuite une carrière administrative qu’il effectue essentiellement
en Asie où il est administrateur des Services civils de l’Indochine. En 1921,
il est nommé Résident supérieur du Protectorat français d’Annam et, en 1928, il
devient Gouverneur général de l’Indochine française. Il décède dans un accident
d’avion, dans la Nièvre, le 15 janvier 1934.
Sa
tombe se compose d’une stèle en pierre dont le sommet polylobé accueille, en
bas-relief, deux dragons asiatiques de part et d’autre d’un œuf, symboles de
vie et de renaissance. Elle s’orne également de son portrait en médaillon en,
modelé par le sculpteur Paul Ducuing (Lannemezan, 1867-Toulouse, 1949). Ce
choix s’explique du fait que l’artiste a obtenu du ministère des Colonies une
mission pour achever plusieurs commandes importantes en Indochine, en Annam et
au Cambodge de décembre 1921 à décembre 1924. Les deux hommes se connaissaient.
Le médaillon est fondu en bronze par Gaston-Auguste Lamy (1884-?) dans sa
fonderie de Chatillon-sous-Bagneux, ouverte en 1926
dimanche 25 janvier 2026
La vente après décès d’Ève Botinelly 2
Le
vendredi 30 janvier 2026, l’étude Audap & associés effectuera, à l’Hôtel
Drouot, la vente après décès d’Ève Botinelly (1933-2025), fille du sculpteur
Louis Botinelly (1883-1962). Voici aujourd’hui un échantillon des pièces
intéressantes de cette vente en lien avec Marseille :
À la
mort de Gabrielle Caire dite Gaby Deslys (1881-1920), la famille sollicite
Auguste Carli (1868-1930) pour décorer la tombe de la célèbre artiste de music-hall
mais, trouvant le devis trop élevé, se tourne alors vers Botinelly. Celui-ci
réalise un magnifique médaillon en marbre dont nous avons là le modèle.
Cette
tête est une étude pour l’allégorie principale des Colonies d’Asie,
situées au pied de l’escalier monumental de la gare Saint-Charles en vis-à-vis
des Colonies d’Afrique. Ces décors sont inaugurés par le président de la
République Gaston Doumergue le 24 avril 1927.
Ces
épreuves sont la réduction des reliefs réalisés pour l’ornementation du
pavillon de la Chambre de commerce de Marseille à l’Exposition coloniale de
1931, à Paris, et qui sont conservés au palais de la Bourse.
Cette
œuvre est l’esquisse du groupe commandé par le département des Bouches-du-Rhône
pour le salon d’honneur du tribunal de commerce de Marseille construit par
Gaston Castel (1886-1971) et inauguré le 16 juillet 1933.
Botinelly
réalise plusieurs statues de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Celle-ci est l’une
de ses préférées car elle a été conçue pour sa paroisse des Chutes-Lavies en
1933. Ici, la jeune carmélite ouvre les bras en croix et tient une rose dans chacune
de ses mains.
Cette
œuvre est la maquette de l’un des quatre évangélistes commandés par Mgr Maurice
Dubourg pour orner la croisée du transept de la cathédrale de La Major.
Cette
œuvre est le modèle au demi d’exécution de la statue en pierre conçue pour la
basilique Sainte-Marie-Madeleine des Chartreux.
En 11
juillet 1939, Botinelly remporte un concours pour l’érection d’un monument à la
gloire du XVe corps d’armée qui, compte tenu du contexte historique,
est enterré. Après-guerre, le sculpteur essaie de raviver la commande. Il y
réussit enfin avec un autre projet beaucoup plus simple : une stèle avec
une Victoire qui est inaugurée le 15 décembre 1957 dans la caserne du
Muy (aujourd’hui déplacée à la caserne Audéoud).
Ce
relief s’inscrit dans la réalisation d’une série de douze bas-reliefs destinés
à orner le pourtour de l’entrée de l’Immobilière des Bouches-du-Rhône et du
Vaucluse, aujourd’hui Cité des association (93, La Canebière). Il s’agit du premier des panneaux sur le thème des métiers de l’architecture.
vendredi 16 janvier 2026
La vente après décès d’Ève Botinelly 1
Le vendredi
30 janvier 2026, l’étude Audap & associés effectuera, à l’Hôtel Drouot, la
vente après décès d’Ève Botinelly (1933-2025), fille du sculpteur Louis
Botinelly (1883-1962). Lors de cette vacation sera dispersé l’intérieur de son
appartement parisien que j’ai bien connu. Voici donc un échantillon des pièces
intéressantes de cette vente :
Après
la Seconde Guerre mondiale, Floutard commence à gagner sa vie en portraiturant
les soldats américains en escale à Marseille. Dans les années 1950, il est
soutenu par Louis Botinelly qui lui commande un grand portrait en pied de sa
fille en robe de soirée.
Les
frères Vagh-Weinmann, hongrois de naissance, s’installent en France dans les
années 1930. Ils sont naturalisés au sortir de la guerre. En 1949, ils sont de
passage à Marseille où ils fréquentent la scène artistique locale dont Louis
Botinelly.
Louis
Botinelly divorce de Jeanne Gaillard (1885-1962) le 27 mai 1921 ; il se
remarie le 15 décembre suivant avec Madeleine Nicolet, sa jeune maîtresse rencontrée
à Avignon pendant la Première Guerre mondiale. Cette même année 1921, il expose
son portrait à l’exposition de l’Association des artistes marseillais (n°381) ;
il l’intitule Buste de Mme B., montrant ainsi qu’il compte bien épouser
celle qui illumine littéralement sa vie.
À l’origine, ce très beau buste se dégageait de la gangue brute du marbre et la jeune femme arborait une fleur dans sa chevelure. À une date inconnue, Louis Botinelly a retravaillé le portrait, supprimant l’écrin minéral et la fleur.
Botinelly
expose ce nouveau buste de son épouse à Marseille (galerie Jouvène, 1933) et à Paris
(Salon de la Société des artistes français, 1934, n°3484). Bien que la coiffure
soit Art déco, la pose frontale, le collier pectoral, la moue ainsi que la polychromie évoquent
le célèbre buste de Néfertiti et l’art égyptien de la période armanienne.
Cette
magnifique sculpture, réalisée deux ans avant la mort de Botinelly, montre la
vigueur et la virtuosité de l’artiste au sommet de son art. C’est assurément l’un
de ses chefs-d’œuvre.
lundi 12 janvier 2026
La Visitation de la Vierge Marie (sculpteur anonyme)
L’église
Notre-Dame du Mont possède en façade l’un des décors sculptés les plus
intéressants de Marseille mais sur lequel on ne sait quasiment rien : La
Visitation de la Vierge Marie ou Rencontre de la Vierge Marie avec sa
cousine Élisabeth. Cet épisode biblique commémore la future naissance du
Christ et de Jean le Baptiste.
Le
sanctuaire néoclassique, consacré le 29 février 1824, successivement agrandi en
1855 et en 1886, ne reçoit que très tardivement – en 1898 – un décor sculpté
sur sa façade principale. De fait, on peut se demander s’il ne s’agit pas du
don d’un généreux paroissien.
L’auteur
du bas-relief reste, pour l’heure, anonyme. Toutefois, on sait que le modèle a
été reproduit sur plaques de lave – du Vésuve, précise Adrien Blès dans son
précieux Dictionnaire des rues de Marseille – et émaillées dans un
atelier toulousain. La polychromie de la frise permettant sa parfaite
lisibilité est totalement inédite dans l’art religieux phocéen. Espérons que le
prochain classement des Monuments historiques permettra d’en apprendre
davantage !


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