mercredi 4 mars 2026

Eugène Guillaume, La Vierge de l’Immaculée Conception, statue, plomb doré, 1857
Angle des boulevards Voltaire et de la Liberté, 1er arrondissement © Olivier Liardet

Le 8 décembre 1854, le pape Pie IX (1792-1878) proclame le dogme de l’Immaculée Conception, par la constitution apostolique Ineffabilis Deus. Mgr Eugène de Mazenod (1782-1861), évêque de Marseille et fondateur de la congrégation des Oblats de Marie-Immaculée en 1816, décide d’ériger un monument commémoratif en l’honneur du nouveau dogme, comme le font à la même époque Rome ainsi que plusieurs cités de la péninsule italique et des états germaniques catholiques.
Le 21 novembre 1855, le prélat adresse une lettre au maire de Marseille pour lui faire part de son intention. Le projet retenu, celui d’Henry Espérandieu (1829-1874), consiste en une colonne de marbre blanc surmontée d’une Vierge en plomb doré, fondue par Durand Frères d’après le modèle du grand prix de Rome Eugène Guillaume (1822-1905). L’iconographie emprunte à deux sources. La Vierge dorée évoque l’Apocalypse : elle piétine le serpent, symbole du péché originel qui règne sur le monde (globe), tandis que le croissant lunaire et la fleur de lys rappelle sa chasteté et sa pureté. Quant à la colonne constellée d’étoiles et de M mariaux, elle évoque les Litanies de la Sainte Vierge : dix d’entre elles sont gravées dans des cartouches polylobés.


Henri Espérandieu, Colonne de l’Immaculée Conception, marbre et plomb doré, 1857
Angle des boulevards Voltaire et de la Liberté, 1er arrondissement © Olivier Liardet


Éric Buyron (1837-1920), Monument de l’Immaculée Conception d’après Espérandieu, gravure, Revue générale de l’architecture et des travaux publics, 1879, vol.6, pl.16

Pour la marbrerie, l’architecte s’adresse à Jules Cantini (1826-1916), son collaborateur sur les chantiers de la cathédrale et de Notre-Dame de la Garde. La colonne, taillée en trois tronçons (base, fût et chapiteau) dans les carrières de Carrare, mesure environ 5 m de hauteur pour un diamètre maximal de 1,25 m. Arrivée d’Italie depuis plusieurs jours, elle est débarquée au bassin de carénage le 4 novembre 1857. Puis, dans les ateliers du marbrier, l’ornemaniste Ferdinand Michel s’attelle à la sculpture décorative : le chapiteau de style roman avec ses quatre anges brandissant des couronnes de laurier et le fût de style byzantin avec ses gravures rehaussées d’or. Du 3 au 5 décembre, la colonne est amenée sur site, à l’extrémité du boulevard du Nord (auj. bd d’Athènes) et placée sur son socle en pierre de Crussol (Ardèche).


Éric Buyron, Monument de l’Immaculée Conception d’après Espérandieu, détail de la colonne, gravure, Revue générale de l’architecture et des travaux publics, 1879, vol.6, pl.17

Néanmoins, le court délai avant l’inauguration solennelle du 8 décembre 1857 empêche son achèvement total ; le décor ainsi que la dédicace du piédestal ne seront terminés qu’ultérieurement. Ce fait résulte de deux contraintes contradictoires, l’échéance de la consécration d’une part et la difficulté à réunir les fonds nécessaire à l’érection d’autre part. En effet, selon la Revue générale de l’architecture et des travaux publics, le budget total du monument commémoratif se chiffre à 45 745,80 francs. La statue (4 000 francs) ne représente qu’un neuvième du coût final alors que la marbrerie (8 000 francs) et la sculpture ornementale (8 100 francs) en constituent un tiers. Au début de 1859, l’évêque en appelle encore à la générosité de ses paroissiens afin de solder la facture.


Louis-Amable Crapelet (1822-1867), Inauguration du monument élevé en l’honneur de l’Immaculée Conception, gravure, L’Illustration, 12 décembre 1857

En 1922, la colonne de l’Immaculée Conception doit céder son emplacement pour construire l’escalier monumental de la gare Saint-Charles. Elle est alors transférée à l’angle des boulevards de la Gare (auj. bd Voltaire) et de la Liberté où, aujourd’hui encore elle fait l’objet de dévotions le 15 août (Assomption) et le 8 décembre (Immaculée Conception).

Procession de la Vierge dorée, 15 août 2023

dimanche 22 février 2026

Auguste-Acanthe Boudouresque (Mathurin Moreau sculpteur)

Auguste-Acanthe Boudouresque (1835-1905) naît dans l’Ariège mais s’installe, dès son plus jeune âge, à Marseille. Après le lycée, il travaille dans une compagnie de chemin de fer à Béziers où il est chargé du nivellement du tracé. En 1855, il effectue son service militaire à Valence puis revient à Marseille pour occuper un poste d’inspecteur municipal de l’éclairage. En 1862, il fonde sa société d’éclairage au gaz de schiste qui lui apporte la prospérité. Parallèlement, à partir de 1859, il entame des études au conservatoire de musique de Marseille où il remporte un premier prix de chant. La carrière de chanteur d’opéra – il possède une tessiture de basse – s’impose à lui tardivement, en 1874, à presque 40 ans. Il débute au théâtre Valette à Marseille dans Ernani de Verdi. L’année suivante, il est engagé par l’Opéra de Paris et, plus tard, mène une carrière internationale à Milan, Naples, Buenos Aires, La Plata, Bruxelles… Touche-à-tout, il publie également de la poésie et expose des peintures au Salon des artistes français, à Paris, en 1884 (n°319- Côte de Provence – lever de soleil derrière un morne) et 1885 (n°351- Coup de mistral – Golfe du Lion).

Victor Faure, Monument funéraire d’Auguste-Acanthe Boudouresque, 1906
Cimetière Saint-Pierre, 10e arrondissement

Lorsqu’il décède à Marseille le 21 janvier 1905, un comité composé de ses élèves et amis se crée afin d’élever une stèle sur sa tombe. Le dessin en est confié à l’architecte marseillais Victor Faure qui conçoit un édicule en pierre de Brouzet, un calcaire des Cévennes, taillé dans les ateliers du marbrier Jules Cantini (1826-1916). Le monument s’orne d’une lyre et d’une palme ; aujourd’hui néanmoins, il se trouve dans un triste état, rongée par les éléments.

Mathurin Moreau, Auguste-Acanthe Boudouresque, buste, bronze, 1905
Cimetière Saint-Pierre, 10e arrondissement

Un buste en bronze surmonte la stèle. Il s’agit d’une réplique réalisée  sans doute par surmoulage  par Édouard Oudin, marchand de bronzes d’art rue de la Darse (auj. rue Francis Davso) et bronzier lui-même, d’après l’original du sculpteur dijonnais Mathurin Moreau (1822-1912) et exposé au Salon parisien de 1882 (n°4683- Portrait de M. Boudouresque, de l’Opéra, buste, bronze).
La remise du monument funéraire à la famille s’effectue le jour anniversaire de la mort du chanteur, le 21 janvier 1906.

lundi 9 février 2026

Pierre Pasquier (Paul Ducuing sculpteur)

Il y a quelques jours, je suis tombé sur la tombe de Pierre Pasquier (1877-1934) en sillonnant le cimetière Saint-Pierre pour tout autre chose. Né à Marseille, ce fils de négociant fait ses études au lycée Thiers puis à l’École coloniale. Il embrasse ensuite une carrière administrative qu’il effectue essentiellement en Asie où il est administrateur des Services civils de l’Indochine. En 1921, il est nommé Résident supérieur du Protectorat français d’Annam et, en 1928, il devient Gouverneur général de l’Indochine française. Il décède dans un accident d’avion, dans la Nièvre, le 15 janvier 1934.

Paul Ducuing, Pierre Pasquier, médaillon, bronze, vers 1934
Tombe Pasquier, cimetière Saint-Pierre, 10e arrondissement

Sa tombe se compose d’une stèle en pierre dont le sommet polylobé accueille, en bas-relief, deux dragons asiatiques de part et d’autre d’un œuf, symboles de vie et de renaissance. Elle s’orne également de son portrait en médaillon en, modelé par le sculpteur Paul Ducuing (Lannemezan, 1867-Toulouse, 1949). Ce choix s’explique du fait que l’artiste a obtenu du ministère des Colonies une mission pour achever plusieurs commandes importantes en Indochine, en Annam et au Cambodge de décembre 1921 à décembre 1924. Les deux hommes se connaissaient. Le médaillon est fondu en bronze par Gaston-Auguste Lamy (1884-?) dans sa fonderie de Chatillon-sous-Bagneux, ouverte en 1926

Signatures du sculpteur et du fondeur

dimanche 25 janvier 2026

La vente après décès d’Ève Botinelly 2

Le vendredi 30 janvier 2026, l’étude Audap & associés effectuera, à l’Hôtel Drouot, la vente après décès d’Ève Botinelly (1933-2025), fille du sculpteur Louis Botinelly (1883-1962). Voici aujourd’hui un échantillon des pièces intéressantes de cette vente en lien avec Marseille :

Louis Botinelly, Gaby Deslys, médaillon, plâtre, Ø 55 cm, vers 1920
Lot 14 – estimation 300 / 500 € – vendu 700 €

À la mort de Gabrielle Caire dite Gaby Deslys (1881-1920), la famille sollicite Auguste Carli (1868-1930) pour décorer la tombe de la célèbre artiste de music-hall mais, trouvant le devis trop élevé, se tourne alors vers Botinelly. Celui-ci réalise un magnifique médaillon en marbre dont nous avons là le modèle.

Louis Botinelly, L’Asie, tête, plâtre, 55 x 35 x 44 cm, vers 1925-1927
Lot 36 – estimation 500 / 800 € – vendu 900 €

Cette tête est une étude pour l’allégorie principale des Colonies d’Asie, situées au pied de l’escalier monumental de la gare Saint-Charles en vis-à-vis des Colonies d’Afrique. Ces décors sont inaugurés par le président de la République Gaston Doumergue le 24 avril 1927.

Louis Botinelly, Les Activités de l’Afrique occidentale et Les Possessions indochinoises, médaillons, plâtre, 24 x 50 cm, vers 1930
Lot 7 – estimation 200 / 300 € – vendu 2 100 €

Ces épreuves sont la réduction des reliefs réalisés pour l’ornementation du pavillon de la Chambre de commerce de Marseille à l’Exposition coloniale de 1931, à Paris, et qui sont conservés au palais de la Bourse.

Louis Botinelly, La Loi et la Justice protégeant le Droit, groupe, terre cuite, 65 x 60 x 20 cm, vers 1933
Lot 18 – estimation 800 / 1 000 € – vendu 2 200 €

Cette œuvre est l’esquisse du groupe commandé par le département des Bouches-du-Rhône pour le salon d’honneur du tribunal de commerce de Marseille construit par Gaston Castel (1886-1971) et inauguré le 16 juillet 1933.

Louis Botinelly, Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus, maquette, plâtre, 53 x 37 x 18 cm, vers 1933
Lot 11 – estimation 300 / 500 € – vendu 200 €

Botinelly réalise plusieurs statues de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Celle-ci est l’une de ses préférées car elle a été conçue pour sa paroisse des Chutes-Lavies en 1933. Ici, la jeune carmélite ouvre les bras en croix et tient une rose dans chacune de ses mains.

Louis Botinelly, Saint Mathieu, statue, plâtre, 89 x 27 x 26 cm, vers 1937
Lot 34 – estimation 200 / 300 € – négocié hors vente par la DRAC PACA pour La Major

Cette œuvre est la maquette de l’un des quatre évangélistes commandés par Mgr Maurice Dubourg pour orner la croisée du transept de la cathédrale de La Major.

Louis Botinelly, Marie-Madeleine, statue, plâtre patiné, 103 x 30 x 26 cm, vers 1955
Lot 38 – estimation 500 / 800 € – vendu 400 €

Cette œuvre est le modèle au demi d’exécution de la statue en pierre conçue pour la basilique Sainte-Marie-Madeleine des Chartreux.

Louis Botinelly, La Victoire, bas-relief, plâtre patiné, 40 x 50 cm, vers 1955-1957
Lot 13 – estimation 300 / 500 € – vendu 600 €

En 11 juillet 1939, Botinelly remporte un concours pour l’érection d’un monument à la gloire du XVe corps d’armée qui, compte tenu du contexte historique, est enterré. Après-guerre, le sculpteur essaie de raviver la commande. Il y réussit enfin avec un autre projet beaucoup plus simple : une stèle avec une Victoire qui est inaugurée le 15 décembre 1957 dans la caserne du Muy (aujourd’hui déplacée à la caserne Audéoud).

Louis Botinelly, L’Étude, bas-relief, plâtre, 30 x 30 cm, vers 1959
Lot 10 – estimation 50 / 100 € – vendu 120 €

Ce relief s’inscrit dans la réalisation d’une série de douze bas-reliefs destinés à orner le pourtour de l’entrée de l’Immobilière des Bouches-du-Rhône et du Vaucluse, aujourd’hui Cité des association (93, La Canebière). Il s’agit du premier des panneaux sur le thème des métiers de l’architecture.

vendredi 16 janvier 2026

La vente après décès d’Ève Botinelly 1

Le vendredi 30 janvier 2026, l’étude Audap & associés effectuera, à l’Hôtel Drouot, la vente après décès d’Ève Botinelly (1933-2025), fille du sculpteur Louis Botinelly (1883-1962). Lors de cette vacation sera dispersé l’intérieur de son appartement parisien que j’ai bien connu. Voici donc un échantillon des pièces intéressantes de cette vente :

Charles Floutard (1926-2006), Ève Botinelly, h/t, 194 x 128 cm, vers 1950
Lot 63, estimation 100/200 € - vendu 400 €

Après la Seconde Guerre mondiale, Floutard commence à gagner sa vie en portraiturant les soldats américains en escale à Marseille. Dans les années 1950, il est soutenu par Louis Botinelly qui lui commande un grand portrait en pied de sa fille en robe de soirée.

Elemer Vagh-Weinmann (1906-1990), Louis Botinelly, h/p, 51 x 37 cm, vers 1949
Lot 1, estimation 150/200 € - vendu 120 €

Maurice Vagh-Weinmann (1899-1986), Louis Botinelly, h/p, 60 x 49 cm, 1949
Lot 30, estimation 150/200 € - non vendu

Les frères Vagh-Weinmann, hongrois de naissance, s’installent en France dans les années 1930. Ils sont naturalisés au sortir de la guerre. En 1949, ils sont de passage à Marseille où ils fréquentent la scène artistique locale dont Louis Botinelly.

Louis Botinelly, Madeleine Nicolet (1896-1978), buste, plâtre doré, 37 x 23 x 20 cm, 1921
Lot 37, estimation 200/300 € - vendu 150 €

Louis Botinelly divorce de Jeanne Gaillard (1885-1962) le 27 mai 1921 ; il se remarie le 15 décembre suivant avec Madeleine Nicolet, sa jeune maîtresse rencontrée à Avignon pendant la Première Guerre mondiale. Cette même année 1921, il expose son portrait à l’exposition de l’Association des artistes marseillais (n°381) ; il l’intitule Buste de Mme B., montrant ainsi qu’il compte bien épouser celle qui illumine littéralement sa vie.

Louis Botinelly, Madeleine Botinelly souriant, buste, marbre rose de Milan, 37 x 30 x 14 cm, vers 1922-1925
Lot 62, estimation 400/600 € - vendu 450 €

À l’origine, ce très beau buste se dégageait de la gangue brute du marbre et la jeune femme arborait une fleur dans sa chevelure. À une date inconnue, Louis Botinelly a retravaillé le portrait, supprimant l’écrin minéral et la fleur.

Louis Botinelly, Madeleine Botinelly, buste, pierre de Brouzet partiellement teintée, 37 x 30 x 14 cm, 1933
Lot 55, estimation 400/600 € - vendu 550 €

Botinelly expose ce nouveau buste de son épouse à Marseille (galerie Jouvène, 1933) et à Paris (Salon de la Société des artistes français, 1934, n°3484). Bien que la coiffure soit Art déco, la pose frontale, le collier pectoral, la moue ainsi que la polychromie évoquent le célèbre buste de Néfertiti et l’art égyptien de la période armanienne.

Louis Botinelly, Éternelle jeunesse, statue, calcaire rose granité du Gard, 190 x 52 x 44 cm, 1960
Lot 23, estimation 3 000/5 000 € - vendu 4 300 €

Cette magnifique sculpture, réalisée deux ans avant la mort de Botinelly, montre la vigueur et la virtuosité de l’artiste au sommet de son art. C’est assurément l’un de ses chefs-d’œuvre.

lundi 12 janvier 2026

La Visitation de la Vierge Marie (sculpteur anonyme)

Anonyme,
La Visitation de la Vierge Marie, bas-relief, lavé émaillée, 1898
Église Notre-Dame du Mont, rue Fontange, 6e arrondissement © Robert Valette

L’église Notre-Dame du Mont possède en façade l’un des décors sculptés les plus intéressants de Marseille mais sur lequel on ne sait quasiment rien : La Visitation de la Vierge Marie ou Rencontre de la Vierge Marie avec sa cousine Élisabeth. Cet épisode biblique commémore la future naissance du Christ et de Jean le Baptiste.
Le sanctuaire néoclassique, consacré le 29 février 1824, successivement agrandi en 1855 et en 1886, ne reçoit que très tardivement – en 1898 – un décor sculpté sur sa façade principale. De fait, on peut se demander s’il ne s’agit pas du don d’un généreux paroissien.
L’auteur du bas-relief reste, pour l’heure, anonyme. Toutefois, on sait que le modèle a été reproduit sur plaques de lave – du Vésuve, précise Adrien Blès dans son précieux Dictionnaire des rues de Marseille – et émaillées dans un atelier toulousain. La polychromie de la frise permettant sa parfaite lisibilité est totalement inédite dans l’art religieux phocéen. Espérons que le prochain classement des Monuments historiques permettra d’en apprendre davantage !

vendredi 26 décembre 2025

Les monuments marseillais à la gloire de la dynastie napoléonienne 2

Les portraits sculptés du couple impérial
Avec l’avènement de l’Empire le 18 mai 1804, le simple hommage à Bonaparte ne suffit plus. Il faut désormais un portrait officiel du souverain sur la façade de l’hôtel de ville, là où, sous l’Ancien Régime, plastronnait l’effigie de Louis XIV. Le conseil municipal entérine, le 8 juin suivant, la commande d’un buste en marbre de Napoléon Ier. Il charge, en outre, le préfet Antoine Clair Thibaudeau (23 avril 1803-10 juin 1814) de désigner le sculpteur, lequel réitère la confiance placée en Chardigny (1757-1813). L’œuvre est installée au printemps 1805 avant d’être inauguré solennellement le 1er janvier 1806. Par la suite, elle est retirée sous la Restauration au profit d’un nouveau Louis XIV et l’on perd sa trace.

Barthélemy Chardigny, Napoléon Ier, buste, marbre, 1805
Musée des Beaux-Arts de Marseille, S 59 © Vialle-Almodovar

Pourtant, il est très probable qu’il s’agisse du buste en hermès, haut de 90 cm, conservé dans les réserves du musée des Beaux-Arts. Ce dernier, considéré comme étant la partie sommitale de la colonne Bonaparte, ne correspond effectivement pas à la représentation donnée par Poise. Ici, pas de piédouche, pas de costume ![1]
En parfaits courtisans, les édiles phocéens proposent peu après d’ériger également une statue équestre en bronze au héros d’Austerlitz (2 décembre 1805). Celui-ci se montre très sensible à leur élan d’affection mais fait savoir qu’il ne souhaite « accepter leur hommage qu’à l’époque où les circonstances auront permis au commerce de Marseille de recouvrer son ancienne prospérité. »[2] De fait, ce projet reste lettre morte !
Après l’empereur, la ville entend honorer l’impératrice Joséphine en élevant sa statue[3] dans la nouvelle serre du jardin botanique dont elle est la marraine. Le 14 février 1806, l’omniprésent Chardigny soumet sa candidature et une esquisse en terre ; il s’engage, moyennant 10 135 francs, à exécuter l’œuvre sous dix mois. Une fois encore, la commande lui échoie bien que ses multiples chantiers en cours et les difficultés à s’approvisionner en marbre de qualité fassent craindre d’éventuels retards… avec raison ! Fin avril 1808, le conseil municipal s’irrite de n’avoir rien à inaugurer ou même à montrer lors de la prochaine visite officielle de Napoléon Ier. Sur ce, le sort s’acharne : le 16 mai 1808, le prix de Rome est arrêté pour une malversation datant de 1799 et déféré à Paris ; quant à son atelier, il est mis sous scellés. En attendant une éventuelle relaxe, Michel-Robert Penchaud (1772-1833) réalise plusieurs planches de la galerie de la grande serre en y incluant la future sculpture.

Michel-Robert Penchaud, Coupe de la galerie de la grande serre du jardin botanique, détail de la statue de Joséphine, dessin à encre, 1808
Archives municipales de Marseille, 78 Fi 346

Le temps s’écoule. Le conseil municipal se tourne alors vers Chinard (1756-1813) qui vient à Marseille le 28 juin 1809. Il ne trouve rien à sauver de l’ébauche en marbre et, opportunément, propose ses services pour une nouvelle statue d’après son propre modèle. En fin de compte, la répudiation de Joséphine, en décembre 1809, clôt définitivement le sujet de son hommage public.

L’obélisque de la place Castellane
À la même époque, les projets de réaménagement de la place Castellane[4] sont, à nouveau, l’occasion de célébrer le chef de l’État. Le directeur des travaux publics François Michault signe un projet d’obélisque au centre d’un bassin circulaire, daté et validé par la municipalité le 22 novembre 1808.

François Michault, Projet de l’obélisque pour la place Castellane, dessin aquarellé, 1808
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 1 F 192

L’architecte chiffre modestement son monument haut de 18 mètres à 17 500 francs. Sur l’avis du conseil des Bâtiments civils, les proportions sont revues à la hausse (27 mètres) pour obtenir une perspective satisfaisante depuis la porte d’Aix ; quant au budget, il croît démesurément (70 325,23 francs). Les édiles repoussent sa réalisation pour raisons financières. Un nouveau devis, dressé le 12 février 1810, se monte à 26 000 francs. Ce rabais s’explique principalement par la construction d’un obélisque maçonné d’une quarantaine d’assises plutôt que d’un assemblage en trois parties. Le projet est approuvé le 24 mai 1810. Le chantier, mené par le tailleur de pierre Pierre Blu, débute en 1811 ; en décembre 1812, les travaux sont achevés à l’exception des revêtements de marbre du piédestal… toujours pour des difficultés d’approvisionnement.

Anonyme, La place Castellane, gravure colorée, vers 1820-1830
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 2 Fi 397

La naissance du roi de Rome, le 20 mars 1811, incite le maire à modifier la dédicace en faveur du prince impérial lors du conseil municipal du 27 avril 1811. Sous la Restauration, l’obélisque est dédié au comte d’Artois, futur Charles X. Après 1830, il ne porte plus d’inscriptions. Enfin, en 1911, il est déplacé au rond-point de Mazargues pour céder la place Castellane à la fontaine colossale du marbrier Jules Cantini mais perd lui-même sa fonction de fontaine.

François Michault, Obélisque, 1811
Rond-point du Mazargues, 9e arrondissement © Xavier de Jauréguiberry

Aujourd’hui, l’intérêt pour ces monuments du Consulat et du Premier Empire s’avère patent. Les reliquats des quatre fontaines érigées sous le mandat du préfet Delacroix ont été classés Monuments historiques par décret préfectoral du 12 décembre 2022. Le 10 juin 2025, c’est au tour de l’obélisque de Mazargues d’obtenir la même protection. Dans cette dynamique positive, souhaitons que la Paix de Chinard suscite elle aussi l’attention de l’État ou, a minima, celle de la mairie afin qu’elle soit signalée comme remarquable par le biais d’un cartel !


[1] En revanche, ce buste est certainement celui qui coiffe la colonne Bonaparte sous le Second Empire… d’où la confusion.

[2] Arch. Mun., 1D35, délibération du 28 juillet 1806, p.45.
[3] Pour une étude plus approfondie de cette œuvre, cf. Joseph Billioud, « Une statue égarée de l’impératrice Joséphine », Marseille, n°33, octobre-novembre 1957, p.21-26.
[4] La place Castellane, créée en 1774, constitue alors l’extrémité méridionale du grand axe nord-sud partant de la porte d’Aix. Une fontaine y est érigée en 1786.