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lundi 8 septembre 2025

Projet de monument à Gyptis et Protis (Raymond Servian sculpteur)

En février 1943, le gouvernement de Vichy entreprend le dynamitage des quartiers de la rive nord du Vieux-Port à la demande expresse des Allemands. De 1947 à 1955, la ville se reconstruit et prend un nouveau départ. Pour le signifier, plusieurs sculptures décoratives évoquent le voyage des Phocéens partis fonder une colonie sur les rivages de la Gaule.

Raymond Servian (1903-1954), Amphitrite – Et sur les flots d’azur Phocée jeta à nouveau ses nefs,
haut-relief, pierre, vers 1955
Angle de la rue Tasso et de l’avenue Saint-Jean, 2e arrondissement

Oscar Eichacker (1881-1961), La Méditerranée, bas-relief, béton ou ciment, vers 1947-1952
5 rue de la Prison, 2e arrondissement

Anonyme, Amphitrite – Phocée renaissante à Amphitrite éternelle confiera son destin,
bas-relief, pierre, vers 1955
Angle de la rue Caisserie et de l’avenue Saint-Jean, 2e arrondissement

Élie-Jean Vézien (1890-1982), Neptune – En ce lieu Neptune calma les flots et créa cette merveille le Lacydon, bas-relief, pierre, vers 1955
Angle des rues Caisserie et Henri Tasso, 2e arrondissement

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que les noces de Gyptis et Protis, mythe fondateur de l’antique Massalia soit convoqué : la Reconstruction apparaît comme la refondation de Marseille après la Seconde Guerre mondiale. Un comité pour l’érection d’un Monument à Gyptis et Protis se forme en 1949. Très vite, le projet est confié au sculpteur Raymond Servian et à Jean Crozet (1909-1981), l’un des architectes marseillais participant aux chantiers la Reconstruction. Ensemble, ils conçoivent un imposant relief en marbre, haut de 4 mètres, posé sur un socle en pierre de la Couronne et implanté dans l’escalier reliant le Vieux-Port à la place de Lenche, entre la rue de la Loge et l’avenue Saint-Jean (ex-montée de la rue Caisserie).

Jean Crozet, Monument à Gyptis et Protis, plans et élévations, vers 1950 (ensemble et détails)
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 197 W 168

L’architecte chiffre sa réalisation à 14 000 000 d’anciens francs, réunis par souscription et par subvention ; quant au marbre pentélique de la sculpture, il s’agira d’un don du gouvernement grec. Un avis favorable est émis par l’inspecteur départemental de l’Urbanisme et de l’Habitation le 24 juin 1950. Néanmoins, le monument se situant dans un espace non encore reconstruit, le ministère de l’Éducation national dont dépend alors la Direction de l’Architecture, sursoit à l’érection pendant plusieurs années et encore en avril 1953.

Chantier de la Reconstruction de la rive nord du Vieux-Port, photographie vers 1950-1953
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 197 W 168

Au demeurant, les autorités souhaitent ardemment une maquette pour se faire une meilleure idée du projet. Raymond Servian s’exécute : « Devant une sorte de paroi, Gyptis, la fille du roi des Ségobriges, se profilant debout dans la jeunesse de sa nudité ferme et svelte, présente, en le choisissant pour époux, la coupe nuptiale à Protis, le Phocéen également nu, la chevelure ceinte d’une bandelette et tenant son manteau sur l’épaule, de même d’un pécheur son filet. »[1] La nudité des personnages contraste avec les esquisses habillées de Crozet dans ses plans.

Raymond Servian, Gyptis et Protis, maquette, plâtre, vers 1950-1953
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 197 W 168

Toutefois, ce n’est pas cela qui empêche la réalisation du projet mais la mort du sculpteur en février 1954 !

[1] Paul Sentenac, Raymond Servian, Marseille, 1954, p.75.

dimanche 25 juin 2023

Le cimetière du mobilier urbain marseillais

En tant qu’expert de la sculpture marseillaise, j’ai eu accès cette semaine à un entrepôt municipal situé dans le 15e arrondissement. On y trouve du mobilier urbain en fonte : lampadaires, fontaines, grilles… On y trouve également des monuments publics retirés de la voie publique sous la municipalité Gaudin.
Je peux – avec un gros effort – comprendre la nécessité de déplacer un monument. Par contre, je crois que le remiser dans un local perdu dans les quartiers Nord, loin des yeux des élus, c’est le condamner à mort ! Surtout lorsque les statues sont stockées couchées ! Pourquoi dans cette position aberrante qui ne peut provoquer que des dégradations à long terme ? Pourquoi pas debout, ce qui – en plus – prend moins de place ? 

Constant Roux, Jean Bouin, statue, bronze, 1922
Entrepôt municipal, 15e arrondissement

J’y ai retrouvé le Jean Bouin de Constant Roux (1865-1942). Pauvre statue ! Certes, depuis l’enquête de David Coquille, elle ne rouille plus à l’extérieur ! Mais, entretemps, elle a perdu sa terrasse et son pied d’appui ! Malheureux champion paralympique de course à pied ! Au demeurant, la corrosion a attaqué l’un de ses avant-bras. Par chance, on a prévu des palettes pour le soutenir ; dommage qu’il repose par terre, à côté ! J’espérais que le déroulement de plusieurs épreuves des jeux olympiques à Marseille en 2024 serait une motivation pour remettre dans l’espace urbain la figure de ce grand champion, mort pour la France. Je crains que son état ne nécessite aujourd’hui une restauration coûteuse que personne ne voudra financer !

Élie-Jean Vézien, Monument à Gustave Ganay, statue bronze et bas-relief pierre, 1938
Entrepôt municipal, 15e arrondissement

Le cas du Monument à Gustave Ganay d’Élie-Jean Vézien (1890-1982) me paraît moins désespéré. Le mur de cyclistes pourrait être remonté. Au pire, on pourrait se contenter simplement de replacer la statue du sportif sur son piédestal. Je ne comprends pas qu’aucun élu n’ait l’idée de procéder à une réinstallation de l’œuvre sur une place ou un parc pour l’inaugurer et vanter à moindre coût son action culturelle. Mais, par pitié, ne laissez pas cette statue couchée : elle va s’abîmer inexorablement !

Bruno Catalano, Monument à Yves Montand, buste, bronze, 2003
Entrepôt municipal, 15e arrondissement

Le Monument à Yves Montand de Bruno Catalano (né en 1960) fait également pitié, couvert de tags. Était-ce une raison suffisante pour ne pas le replacer en ville après le réaménagement de la place Jean Jaurès ? Dans sa position actuelle, il a toutes les chances de se dégrader : le buste, sans soutien, va finir par se désolidariser de son socle et chuter lourdement au sol.
Quand les élus comprendront-ils que déposer du mobilier urbain dans un hangar revient – au final – plus cher que de l’exposer dans la rue ?

dimanche 22 janvier 2023

Les sculptures du musée de Notre-Dame de la Garde

Longtemps fermé au public, le petit mais charmant musée de Notre-Dame de la Garde a réouvert récemment ses portes. Au milieu des ex-voto (peintures et maquettes), des vêtements et de l’orfèvrerie liturgique, on trouve quelques sculptures dignes d’intérêt… 

École des Della Robbia, L’Annonciation, bas-relief, terre cuite émaillée, XVIe siècle
Musée de ND de la Garde, 6e arrondissement

L’une des sculptures les plus ancienne conservée au musée est également la plus précieuse : un grand bas-relief cintré en terre cuite émaillée dû à un sculpteur issu de l’atelier florentin des Della Robbia, vraisemblablement l’un des fils d’Andrea Della Robbia (1435-1525), peut-être Giovanni (1469-1529) ou Luca le Jeune (1475-1548 ?). Il a été offert au sanctuaire au XIXe siècle par l’épouse du négociant Victor Régis (1803-1881).

Jean-Pierre Cortot, Vierge à l’Enfant, statue, plâtre polychrome, 1827
Musée de ND de la Garde, 6e arrondissement

Grand prix de Rome en 1809, le sculpteur parisien Jean-Pierre Cortot (1787-1843) expose ce plâtre original au Louvre, au Salon de 1827. L’œuvre sert de modèle au sculpteur et orfèvre Jean-Baptiste Chanuel (1787-1857) pour une statue en argent repoussé aujourd’hui placée sur l’autel majeur de Notre-Dame de la Garde.

Charles Gumery, Notre-Dame de la Garde, statue, plâtre, 1866
Aimé Millet, Notre-Dame de la Garde, statue, plâtre, 1866
Musée de ND de la Garde, 6e arrondissement

En 1866, un concours entre trois statuaires – Eugène Lequesne (1815-1887, grand prix de Rome en 1844), Charles Gumery (1827-1871, grand prix de Rome en 1850) et Aimé Millet (1819-1891) – est lancé pour désigner le sculpteur de Notre-Dame de la Garde, la statue colossale devant coiffer le campanile du sanctuaire. Les maquettes de Gumery et de Millet furent déboutées, le jury jugeant que l’une manquait d’ampleur et l’autre de caractère religieux ; Lequesne sort donc vainqueur du concours.

Eugène Lequesne, Ange à la trompette, statue, plâtre, 1867
Musée de ND de la Garde, 6e arrondissement

La commande de la statue monumentale de Notre-Dame de la Garde s’accompagne de la réalisation de quatre sculptures d’anges claironnant la naissance du Christ pour orner les angles du clocher. Une somme de 16 000 francs est allouée à cet ouvrage spécifique.

Jean-Baptiste Carpeaux, Mater Dolorosa, buste, terre cuite, vers 1869-1870
Musée de ND de la Garde, 6e arrondissement

Une Mater Dolorosa (Mère de Douleur) figure la douleur de la Vierge au moment de la crucifixion du Christ. Le sculpteur valenciennois Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875), grand prix de Rome en 1854, choisit pour modèle une femme nommée Jacintha qui venait de perdre son fils pour représenter ce sujet biblique. L’œuvre est un don de la veuve de l’artiste.

Louis Botinelly, La Vierge à la chaise d’après Raphaël, médaillon, plâtre, s.d.
Musée de ND de la Garde, 6e arrondissement

La Vierge à la chaise est un tondo peint par Raphaël (1483-1520) vers 1513-1514, exposé au palais Pitti. La Vierge tient le Christ dans ses bras tandis que Saint Jean-Baptiste les regarde avec dévotion. Cette copie de Louis Botinelly (1883-1962) date vraisemblablement du début de sa carrière, entre 1900 et 1910

Pour finir, je mentionnerai quelques sculptures qui se trouvent dans les réserves :

Eugène Lequesne, Notre-Dame de la Garde, statuette, cuivre galvanoplastique argenté, s.d.
Musée de ND de la Garde, 6e arrondissement

Auguste Carli (1868-1930), Le Christ et Sainte Véronique, réductions, plâtre, vers 1904
Musée de ND de la Garde, 6e arrondissement
Cf. notices des 17 février 2019 et 24 juin 2019

Élie-Jean Vézien (1890-1982), Jeanne d’Arc, statue équestre, plâtre, 1932
Musée de ND de la Garde, 6e arrondissement
Cf. notice du 29 septembre 2022

lundi 3 octobre 2022

Monument à Jeanne d’Arc 2

Au cours des années 30 et notamment après l’Exposition catholique de 1935, les fêtes consacrées à Jeanne d’Arc connaissent une ampleur croissante. En mai 1938, pour la première fois, la Fédération nationale catholique érige une figurine en plâtre de la Pucelle sur un autel éphémère dressé sur le parvis de l’église Saint-Vincent-de-Paul-Les-Réformés ; ce faisant, une foule considérable défile devant la sculpture, donnant à la manifestation tout son sens. Dès lors, l’opération est réitérée les années suivantes.
Surviennent alors la guerre, la débâcle puis la partition de la France en zone occupée et zone libre qui relancent le projet avorté de 1932 d’un Monument à Jeanne d’Arc. Au début de l’année 1941, le commandant Dromard prend la présidence d’un comité dont le but est l’érection d’une statue pérenne sur le parvis des Réformés, aboutissement de nombreux groupements et cortèges chrétiens. Louis Botinelly (1883-1962), l’artiste choisi, propose un projet moins grandiose que celui composé par Vézien quelques dix ans auparavant mais plus complexe puisque l’iconographie qui synthétise l’ensemble du cycle johannique comprend une statue (Jeanne d’Arc écoutant ses voix) et quatre bas-reliefs (Jeanne d’Arc et Charles VII, Levée du siège d’Orléans, Sacre de Charles VII, Martyre de Jeanne d’Arc). Le message est clair : la sainte est de nouveau convoquée pour bouter l’ennemi hors des frontières.

Louis Botinelly, Monument à Jeanne d’Arc, statue et reliefs en pierre, 1942
Parvis de l’église des Réformés, 1er arrondissement

Toutefois, lorsque le monument de Louis Botinelly est inauguré le 9 mai 1943, la situation a bien changé : le pays vit désormais tout entier sous le joug de l’occupant nazi. Cela n’empêche pas une cérémonie en grande pompe. Outre les officiels – membres du clergé, édiles, notables –, de nombreuses délégations militantes y participent comme les membres de la Légion française des combattants[1] et les Volontaires de la Révolution nationale[2] brandissant une soixantaine de fanions ou encore ceux de la Milice[3] ; quant aux scouts[4], ils forment une haie d’honneur autour de la statue.

Inauguration du Monument à Jeanne d’Arc, 9 mai 1943
Photographie – collection Ève Botinelly

À cette occasion, deux parchemins sont scellés dans le socle du monument : le premier est un message d’Ève Botinelly, la fillette de l’artiste âgée de dix ans, demandant à la sainte la protection de tous les enfants de France ; le second est une attestation de Mgr Delay, archevêque de Marseille, plaçant la cité phocéenne sous la protection de la bergère de Domrémy en espérant que le pays retrouve sa place au sein de la nouvelle Europe. Enfin, les discours d’inauguration désignent nommément l’ennemi officiel : les Anglais qui, comme un écho à la guerre de Cent Ans, viennent de bombarder Rouen.

Louis Botinelly, Jeanne d’arc écoutant ses voix, statue en terre cuite, 1947
Èglise Saint-Ferréol-les-Augustins, quai des Belges, 1er arrondissement

Pour effacer ce passé douloureux, de nouvelles festivités grandioses sont organisées en mai 1945 pour célébrer la capitulation de l’Allemagne. La coïncidence de l’événement avec la fête de Jeanne d’Arc apparaît, pour les catholiques français et méridionaux, comme un signe divin. De fait, en 1947, Louis Botinelly modèle une version en terre cuite de sa Jeanne d’Arc écoutant ses voix pour l’église Saint-Ferréol-les-Augustins, sur le Vieux-Port. Il s’agit-là de la dernière sculpture érigée en l’honneur de la sainte…
Quoiqu’il faille, en conclusion, évoquer un dernier monument possédant un lien indirect avec la Pucelle d’Orléans. En août 1944 se déroulent les derniers combats pour la libération de Marseille. Les troupes allemandes se sont retranchées à Notre-Dame-de-la-Garde. Au matin du 25 août, les blindés alliés montent à l’assaut de la colline guidés par le char Jeanne d’Arc. Celui-ci débouche sur la montée de l’Oratoire lorsqu’une grenade incendiaire s’abat sur lui. Le char est projeté contre la résidence épiscopale. Deux des cinq occupants s’en extirpent ; les trois autres brûlent vifs à l’intérieur.

Épave du char Jeanne d’Arc, fin août 1944, photographie

Restauré dans la foulée, le char est laissé sur place comme monument commémoratif : l’inauguration solennelle se déroule le 25 août 1946, deux ans jour pour jour après les événements. Le Jeanne d’Arc rend ainsi un ultime aux trois soldats morts brûlés pour libérer la cité phocéenne et plus largement la France, à l’instar de la jeune sainte.

Le char Jeanne d’Arc, monument commémoratif – photo et carte postale de années 1960
Place du Colonel Edon, 7e arrondissement


[1] La Légion française des combattants, créée par la loi du 29 août 1940, fusionne selon les vœux du régime de Vichy toutes les associations d’anciens combattants dans le but de régénérer la Nation par la vertu de l’exemple du sacrifice de 1914-1918.
[2] Les Volontaires de la Révolution nationale sont de jeunes militants d’extrême-droite qui, à partir de novembre 1941, viennent durcir la Légion française des combattants.
[3] La Milice, créée par le régime de Vichy le 30 janvier 1943, est une organisation politique et paramilitaire pour lutter contre la Résistance.
[4] Sous l’Occupation, le scoutisme est le premier mouvement de jeunesse agréé, le 24 juillet 1941, par le régime de Vichy qui en fait un pilier de sa politique envers les adolescents.

jeudi 29 septembre 2022

Monument à Jeanne d’Arc 1

Cette notice est un extrait d’une communication – « Jeanne d’Arc sculptée à Marseille » – publiée en 2012 dans les actes du colloque Jeanne d’Arc entre la terre et le ciel du Midi (Montpellier, 10 et 11 avril 2012, Michel Houdiard éditeur) :

La Première Guerre mondiale s’avère un effroyable désastre humain. Une partie de la population se tourne alors vers la religion, provoquant un regain de foi. La canonisation de Jeanne d’Arc, le 30 mai 1920, suivie par son élévation au rang de sainte patronne secondaire de la France en 1922, participe pleinement à ce renouveau catholique. […] Celui-ci est renforcé, en 1925, par la béatification de Bernadette Soubirous et les canonisations de plusieurs religieux français tels que Jean Eudes, le curé d’Ars Jean-Marie Vianney ou Thérèse de Lisieux dite de l’Enfant Jésus. À Marseille, l’Église entreprend une vaste opération de rechristianisation du territoire. Cela se traduit par une plus grande visibilité des catholiques : par exemple, Paul Gonzalès (1856-1938), comparse des frères Carli (Auguste, 1868-1930, et François, 1872-1957) lors de leurs expositions de Vierges, est président de la section d’art chrétien à l’Exposition coloniale de 1922.

Paul Gonzalès, Jeanne d’Arc, bas-relief pierre, Salon des artistes français de 1909
Gonzalès sculpte cette œuvre au moment de la béatification de Jeanne d’Arc.

Treize années plus tard, l’Église triomphante organise une grande manifestation : l’Exposition catholique de 1935. Parallèlement, elle se lance dans de nombreux chantiers de sculpture, chantiers somptuaires où le marbre domine, afin de peupler les chapelles et autels nouveaux. C’est dans ce contexte particulier que le journal hebdomadaire d’action catholique, L’Éveil provençal, daté du 13 février 1932, fait l’éloge du décor sculpté de l’Ossuaire de Douaumont, sis près de Verdun. Les statues sont l’œuvre du Marseillais Élie-Jean Vézien (1890-1982), élève des Carli et grand prix de Rome en 1921. L’effigie de la Jeanne d’Arc de Douaumont illustre l’article.

Élie-Jean Vézien, Jeanne d’Arc, statue marbre, 1932
Ossuaire de Douaumont (Meuse) – photographie, collection personnelle

En conclusion, le journaliste annonce que l’on peut admirer, du même artiste, la maquette d’une statue équestre de la sainte dans la sacristie de Notre-Dame-de-la-Garde ; son auteur l’imagine sur l’esplanade de la célèbre basilique. « Est-il admissible, en effet, que la seconde ville de France ne possède pas une statue de la Sainte de la Patrie ? » [1]

Élie-Jean Vézien, Jeanne d’Arc, maquette plâtre de 1 m de haut, 1932
Photographies, collection personnelle

Une souscription est ouverte. Le 7 mai 1932, la veille des fêtes johanniques, L’Éveil provençal présente enfin le projet de statue équestre de Vézien. L’iconographie conquérante reflète les ambitions du clergé phocéen. Le monument, prévu en bronze pour le parvis de Notre-Dame-de-la-Garde, se révèle toutefois colossal – pas moins de 7,50 m de haut – et onéreux ; il ne voit finalement pas le jour. […]

Addendum du 29 novembre 2022 : la maquette de la Jeanne d’Arc équestre de Vézien est conservée dans les réserves de Notre-Dame-de-la-Garde.


[1] Ch. B. P., « Les statues de la chapelle de l’Ossuaire de Douaumont. L’œuvre d’un maître marseillais », L’Éveil provençal, 13 février 1932, p.3

lundi 26 septembre 2022

Élie-Jean Vézien

Élie-Jean Vézien dans son atelier, photographie vers 1930
Académie de Marseille

VÉzien Élie-Jean (Marseille, 18 juillet 1890 – Marseille, 7 septembre 1982), sculpteur, médailleur et peintre

En 1904, il entre en apprentissage chez un maître graveur et orfèvre qui le recommande à François Carli (1872-1957) et l’inscrit à l’école des beaux-arts de Marseille. Talentueux, il reçoit très tôt sa première commande, un Saint Michel terrassant le dragon (bas-relief marbre, 1906) pour une façade, à l’angle des rues Tilsit et des Trois Frère Barthélemy.

Élie-Jean Vézien, Saint Michel terrassant le dragon, 1906
Angle des rues Tilsit et des Trois Frères Barthélemy, 6e arrondissement

En 1911, il obtient une bourse pour poursuivre ses études à Paris, mais il est rattrapé par ses obligations militaires ; son service est néanmoins écourté grâce aux relations d’Auguste Carli (1868-1930). Il peut donc enfin présenter le concours d’entrée de l’École nationale supérieure des beaux-arts en mai 1914 ; il est reçu premier. Il entre dans l’atelier de Jules Coutan (1848-1939). Hélas, la guerre éclate et il est mobilisé dès le 2 août. Le 21 mars 1916, il est blessé et fait prisonnier à Verdun. Libéré en octobre 1919, il reprend avec fougue ses études : en 1921, il remporte le grand prix de Rome avec Les Fiançailles (bas-relief plâtre, Ensba).

Élie-Jean Vézien, Les Fiançailles, bas-relief plâtre, 1921
Photographie, collection personnelle

Cette même année, il débute au Salon des artistes français qu’il fréquente jusqu’en 1937. Il y glane plusieurs récompenses : mention honorable en 1921 (Le Printemps, bas-relief plâtre devant décorer une fontaine), médaille d’argent en 1924 (L’Éveil, haut-relief décoratif) et médaille d’or en 1930 (Fille d’Ève, statue marbre, et Vierge accueillante, groupe marbre, Ossuaire de Douaumont). Il obtient une autre médaille d’or lors de l’Exposition internationale de Paris en 1937 (Nu au turban).

Élie-Jean Vézien, Le Printemps, bas-relief plâtre, 1921
Carte postale

Élie-Jean Vézien, L’Éveil, haut-relief décoratif, 1924
Photographie, collection personnelle

Élie-Jean Vézien,
Fille d’Ève, statue marbre, 1930
Carte postale

Élie-Jean Vézien devant le plâtre du Nu au turban, photographie, 1937
Collection personnelle

Par ailleurs, il est fait chevalier de la Légion d’honneur en 1935. Sa carrière connaît un formidable essor dans l’entre-deux-guerres, tant en France (décor de la chapelle de l’ossuaire de Douaumont (1930) ; sculptures pour l’église Saint-Antoine de Padoue à Paris (1936) ; La Peinture pour le palais de Chaillot (1937) ; monuments à Gustave Ganay (1938), à Alexandre Ier de Yougoslavie et Louis Barthou (1938) et de Pierre Antoine Berryer (1947) pour Marseille ; statue du Bailli de Suffren pour Saint-Cannat…) qu’à l’étranger (statues du Cardinal de Lavigerie pour Tunis et Alger ; buste de Champlain pour Port-Champlain au Canada ; chemins de croix pour l’école des Frères d’Alexandrie en Égypte et pour l’Institut catholique de Rome ; Le Jugement de Paris installé en 1935 au bord d’une piscine de Los Angeles…). Après la Deuxième Guerre mondiale, il participe à la reconstruction de Marseille, notamment autour du Vieux-Port (Neptune calmant les flots pour un immeuble construit au 70 rue Caisserie, 2e arrondissement, par Jean Crozet, 1909-1986).

Élie-Jean Vézien, Vierge accueillante, groupe marbre, 1930
Ossuaire de Douaumont (Meuse) – carte postale

Élie-Jean Vézien, Saint Joseph et Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, statues  pierre, 1936
Église Saint-Antoine de Padoue, Paris – cartes postales

Élie-Jean Vézien, La Peinture, relief pierre, 1937
Palais de Chaillot, Paris

Élie-Jean Vézien, Le Cardinal de Lavigerie, modèle plâtre, 1925
Musée de Saint-Jean-de-Latran, Rome - photographie, collection personnelle

Élie-Jean Vézien, Le Jugement de Paris (dernier envoi de Rome), statue marbre, 1926
Los Angeles, USA - photographie, collection personnelle

Élie-Jean Vézien, Neptune calmant les flots, dessin, vers 1950
Académie de Marseille

Élie-Jean Vézien, Neptune calmant les flots, relief en glaise, vers 1950
photographie retouchée, collection personnelle

S’il maîtrise l’art le plus monumental comme pour La Source, une figure de 8m de hauteur décorant la façade du pavillon de la France à l’exposition internationale de Liège en 1939, il se révèle aussi excellent médailleur. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il remporte le concours national des nouvelles monnaies de l’État (pièces de 10 et 20 francs). On lui doit en outre de nombreuses médailles telles que les professeurs Cornil, Tian ou Roger, Le Débarquement des alliés à Saint-Tropez, La Provence ou encore La Fondation de Marseille, médaille d’honneur de la cité phocéenne.

Élie-Jean Vézien, 10 francs (avers et revers), pièce, 1941

Élie-Jean Vézien, La Fondation de Marseille (avers et revers), médaille bronze

Enfin, il se consacre à l’enseignement : professeur de sculpture à l’école des beaux-arts de Marseille, il exerce les fonctions de directeur de 1942 à 1961 puis, à partir de 1962, de directeur honoraire. Depuis 1943, il occupe le siège laissé vacant par le décès de Constant Roux (1865-1942) à l’Académie de Marseille. Il est également membre correspondant de l’Institut ainsi que président d’honneur de l’Union des artistes de Provence et vice-président de la revue Arts et Livres de Provence.