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dimanche 24 août 2025

Témoignage de Jean Hugues, jeune artiste provincial à Paris

Il y a une dizaine d’années, j’ai trouvé sur Ebay une lettre du sculpteur marseillais Jean-Baptiste Hugues, dit Jean Hugues (1849-1930), évoquant sa vie de jeune artiste provincial à Paris après ses quatre années de pensionnat à Rome. Il y évoque sa vie quotidienne et ses amitiés phocéennes.

Jean Hugues, lettre, 20 décembre 1881
Collection personnelle

L’encre s’estompant, j’en donne une transcription aussi fidèle que possible. Par ailleurs, je suis preneur d’informations sur les noms propres qui me sont inconnus.

20 Décembre 1881

Mon cher Flégier[1]

Je suis très affecté de ton silence et de ta disparition. T’aurais-je froissé ? Je me le demande et je cherche en vain un motif à une si longue absence. Je suis allé aux deux réunions de la Cigale[2]. Tu n’y étais pas ; j’espérais t’y trouver et te réitérer la prière de venir déjeuner avec moi. J’ai eu de tes nouvelles par Ducuis (?). Il t’avait vu ; tu étais bien portant ce qui me faisait croire à ta visite un jour ou l’autre. Or comme je vois que la montagne ne vient pas, je vais à la montagne. J’ai gardé ce trop excellent souvenir de nos relations pour les laisser tomber comme un mauvais aïoli. Allons ! Tu as donc oublié qu’il y a de bonnes huîtres chez Laurence ? / qu’il y a même autre chose, que nous pouvons causer un moment de nos amis de Marseille, de nos projets, de nos déceptions et de tout ce qu’on peut dire entre amis. Allons ! Je compte sur toi. Tu sais que je travaille comme plusieurs nègres. J’ai modelé tous les jours, quelque fois deux par jour. Tu vois quel tracas et quelle fatigue ! Je ne bouge pas, pas plus le dimanche qu’en semaine, quelque fois le soir pour ne pas trop abandonner certaines relations et c’est tout. Je suis donc très pardonnable tandis que toi qui viens dans le quartier la journée il me semble etc. etc.

J’ai reçu des nouvelles de Marseille par le neveu d’Amiel (?), par des lettres de Gonzague (?). J’ai répondu à sa dernière mais depuis plus rien. J’ai vu plusieurs fois Bompard[3]. / Je ne t’en dis pas plus long, j’ai mon modèle qui m’attend. Je te la serre affectueusement et promets-moi que tu n’en veux pas en venant un de ces matins.

Tout à toi
JB Hugues

Boulevard du Montparnasse 81

[1] Ange Flégier (1846-1927), compositeur et peintre marseillais. 
[2] La Cigale, société fondée en 1875 regroupant des hommes de lettres et des artistes originaires du Midi résidant à Paris. 
[3] Maurice Bompard (1857-1935), peintre marseillais.

dimanche 14 avril 2024

Jean Hugues (Paul Hugues peintre)

Le 27 mars dernier, j’ai acheté à l’Hôtel Drouot un petit dessin (30 x 22 cm) du peintre parisien Paul Hugues (1891-1972) pour 60 €. L’œuvre était présentée comme un portrait d’Homme au chapeau. Pour ma part, j’ai immédiatement reconnu le portrait du sculpteur marseillais Jean Hugues (1849-1930).

Paul Hugues, Jean Hugues, crayon sur papier, 1920
Collection personnelle

Paul Hugues est le fils de Jean Hugues. Il est l’élève des peintres Fernand Cormon (1845-1924) et Henri Royer (1869-1938). Il débute au Salon des artistes français en 1920 avec trois natures mortes (Le Dessert ; Fruits ; La Table rouge) qui lui valent une médaille d’argent. En 1927, il obtient une médaille d’or avec deux Intérieurs. Il expose très assidument au Salon jusqu’en 1972, obtenant plusieurs prix prestigieux à la fin de sa carrière : prix Bonnat (1967), médaille d’honneur (1969), prix Cormon (1970). Par ailleurs, en 1934, il est fait chevalier de la Légion d’honneur et, en 1937, obtient une médaille d’or à l’Exposition internationale de Paris.
Paul Hugues peint de nombreuses natures mortes, plus spécialement des bouquets de fleurs. Toutefois, ce sont ses « portraits » d’intérieurs qui lui apportent la notoriété et qui, en salle des ventes, font les meilleurs résultats.

Paul Hugues, Salon au buste, huile sur toile, 1926
Collection personnelle

Les portraits sont rares dans sa production mais l’un de ses modèles favoris, entre 1918 et 1930, est son père. Pour ma part, j’en connais désormais quatre.

Paul Hugues, Jean Hugues, huile sur panneau, s.d.
Vente de la succession J.B. Hugues, 31 octobre 2007 (lot 58, Me Thierry de Maigret, Drouot)

Paul Hugues, Jean Hugues, pierre noire, gouache et aquarelle, 1923
Reproduit dans le catalogue de la vente de la succession J.B. Hugues, collection particulière

Paul Hugues, Jean Hugues, peinture, 1924
Photo ancienne, collection personnelle

dimanche 16 juillet 2023

Jean-Baptiste Gairard (Jean Hugues sculpteur)

Jean-Baptiste Gairard (Bandol, 1838 – Marseille, 1914) est un négociant en bois de construction. Il fonde plusieurs comptoirs en France (Marseille, Bordeaux, Sète) et en Autriche (Trieste), brisant le monopole austro-hongrois d’exportation du bois de tonnellerie. Ses activités commerciales lui apportent la fortune et lui obtiennent la croix de chevalier de la Légion d’honneur le 10 juillet 1882. Afin d’asseoir son ascension sociale, Gairard commande la réalisation de son buste en marbre. Le choix de l’artiste n’est pas fortuit : le commanditaire connaît certainement la famille du sculpteur Jean Hugues (1849-1930) dont le père et le frère sont tonneliers. Tous vivent et travaillent dans le même quartier – 10 et 14 rue des Tyrans pour les Hugues, 18 rue d’Endoume pour Gairard – et le négociant les fournit assurément en douelles. Hugues expose le buste en marbre de Gairard au Salon des artistes français de 1884 (n°3622).
Dans les années 1880, ce républicain radical socialiste devient conseiller municipal ; en revanche, il se présente en vain aux élections législatives du 22 septembre 1889. En 1886, il est nommé juge au Tribunal de commerce de Marseille. Par ailleurs, il siège au conseil d’administration de la Banque populaire de Marseille ainsi que dans divers organismes caritatifs et de bienfaisance : membre du conseil de l’Œuvre de la bouchée de pain, de la Société française de secours aux blessés des armées de terre et de mer, du Souvenir français (société nationale pour l’entretien des tombes des militaires et marins morts pour la Patrie)… Toutefois, c’est dans la Société marseillaise des ateliers d’aveugles qu’il s’investit le plus.

Jean Hugues, Jean-Baptiste Gairard, buste, bronze, 1888
Institut départemental des aveugles (IDDA), ex-Société marseillaise des ateliers d’aveugles
100 avenue de la Corse, 7e arrondissement

Fondée le 6 avril 1882, la Société marseillaise des ateliers d’aveugles a pour but de donner un emploi rémunérateur à des personnes des deux sexes qui, sans cela, auraient été réduites à la mendicité. En 1887, Gairard lui donne un terrain en bordure de la Corniche et confie à l’architecte Charles Taxil la tâche d’y édifier un siège et des ateliers plus vastes. L’inauguration des nouveaux bâtiments a lieu le 6 décembre 1888. Ce même jour, le conseil d’administration de la Société offre à son mécène la version bronze du portrait sculpté par Hugues pour orner la salle des délibérations : « Nous sommes heureux que l’artiste ait su donner à votre visage ce bon sourire qui nous fait vous aimer et vous fait aimer des malheureux. » (Bulletin annuel de la Société marseillaise des ateliers d’aveugles, 1888-1889, p.2). Le buste grandeur nature repose sur un piédouche en marbre noir veiné et sur un socle en marbre rouge d’une hauteur totale de 105 cm.

Jean Hugues, Jean-Baptiste Gairard, buste, réduction bronze, vers 1888
Un exemplaire vendu aux enchères à Limoges le 30 mars 2023 (lot 306)

À la même époque, le fondeur Ferdinand Barbedienne (1810-1892) édite une réduction du buste, d’une hauteur de 36,5 cm. Était-ce pour la famille de Jean-Baptiste Gairard ou pour les différentes œuvres de bienfaisance qu’il parrainer ?

dimanche 10 juillet 2022

Les monuments commémoratifs de la peste de 1720

Une fois n’est pas coutume : aujourd’hui je souhaite mettre en avant le travail d’une classe de CM1 de l’école Maurice Korsec, sise dans le quartier Belsunce. Les élèves avaient précédemment enquêté sur le fléau qui ravagea la cité phocéenne du 25 mai 1720 au mois d’août 1722 ; cette année, ils ont enquêté sur les trois monuments commémoratifs qui rappellent aux Marseillais ce tragique épisode : la Fontaine de la Peste et du Dévouement de Barthélemy Chardigny (1757-1813), le Monument à Monseigneur de Belsunce de Marius Ramus (1805-1888) et le Monument au Chevalier Roze de Jean Hugues (1849-1930).

Fontaine de la peste et du dévouement, tabatière en or et émail, 1er Empire
Casa-Museu Medeiros e Almeida, Lisbonne (Portugal)

Marseille. La Bibliothèque (avec la Colonne de la Peste), carte postale

Marseille. L’Évêché et la statue de Mgr de Belsunce, carte postale

Jean Hugues, Le Chevalier Roze (monument installé à la Tourette en 1886)
Photo, collection personnelle

Leurs recherches ont abouti à la réalisation d’un film, avec le partenariat du Musée d’Histoire de Marseille, dans le cadre du projet KinéKino, Peste movie 2 : Marseille 1722-2022. Je joins avec plaisir le lien conduisant à leur vidéo et j’invite chacun à la visionner !

https://cinememoire.net/actualite/1181-kinekino-peste-movie-2-marseille-1722-2022-commemorer-la-peste-de-1720-a-marseille

dimanche 27 février 2022

L’enseignement de la sculpture à Marseille au XIXe siècle – 5

Devoirs des pensionnaires marseillais

En 1868, Allar expédie à Marseille le bas-relief qui lui a valu un premier accessit au concours de Rome de 1867 : La Dispute d’Achille et d’Agamemnon. L’œuvre est exposée au salon de la Société artistique des Bouches-du-Rhône où, selon le rapporteur d’une commission spéciale municipale, elle est jugée digne d’éloges. Dans le cas présent, l’envoi n’est pas effectué directement à la Ville, bien que celle-ci puisse statuer dessus. Il s’avère probable, ici, que le pensionnaire ait toute liberté. La même année, Hugues envoie une statue d’après l’antique, Le Faune au chevreau, à l’exposition de fin d’année de l’école des Beaux-Arts de Marseille. La figure lui mérite des éloges publics lors de la distribution des prix et rejoint la collection de moulages pour servir de modèle aux aspirants artistes[1].

Henri Lombard, Le Faune au chevreau, académie d’après la bosse, dessin, 1873
© Archives municipales de Marseille, 26 Fi. Photographie : Xavier de Jauréguiberry

L’année suivante, le jeune homme expédie une étude ronde bosse d’après le modèle vivant, une étude de femme en bas-relief d’après le modèle vivant et un buste de jeune Italienne d’après nature. Contrairement à son collègue, Hugues paraît avoir des obligations envers sa ville natale.

Jean-Baptiste Hugues,
Étude en ronde bosse d’après le modèle vivant, 1870
Plâtre, 83 cm x 28 cm x 55 cm (ensemble et détail)
Vendue aux enchères à Marseille (Leclère, lot 63, 8 juin 2013)

Turcan se plie également aux envois. On le remarque par une élégante académie en plâtre exécutée pour l’entrée en loge en 1874. En 1877 encore, il achève son pensionnat en expédiant la statue en plâtre qui l’a couronné du deuxième second prix de Rome en 1876, Jason enlevant la toison d’or. L’œuvre connaît un grand succès qui lui vaut une gratification supplémentaire de 300 francs[2].
L’entrée en vigueur de l’arrêté du 21 août 1875 précise les devoirs des élèves boursiers année par année. Ces travaux s’avèrent nombreux : pas moins de six pour son premier envoi. Lombard s’y conforme parfaitement : il adresse à l’école deux études académiques et quatre maquettes de format réduit. En 1880, le jeune sculpteur se trouve dans l’incapacité de présenter des travaux, mais sa montée en loge, qui l’occupe de mai à fin juillet, constitue la meilleure des excuses. Il propose d’expédier l’année suivante une esquisse de grande dimension et assez poussée en dédommagement du contretemps. Il semble cependant que le règlement contraignant soit délaissé peu à peu. Plusieurs fois, Auguste Carli écrit au directeur afin de lui communiquer ses inquiétudes : « Je vous serais très obligé si vous aviez la bonté de me dire si je dois faire des envois cette année. Si oui, en quoi consistent-ils ? Pour quelle date vous les faudrait-il à Marseille ? »[3] Visiblement, chacun agit de son propre chef. Les travaux effectués en loge ou de grande taille frappent davantage les esprits des élus. Par conséquence, ils sont très prisés des pensionnaires comme Carli qui expédie un bas-relief monumental (2,15 × 1,70 m) en 1896.


[1] AMM, 31 R 97, registre des modèles de la classe de sculpture : n°33, Le Faune au chevreau. En 1873, Henri Lombard le dessine dans le cadre d’un concours d’académie d’après la bosse.
[2] À cette somme s’ajoute le reliquat de sa pension (200 francs).
[3] AMM, 31 R 73, dossier Auguste Carli : lettre de Carli à Magaud datée du 21 mars 1894.

vendredi 18 février 2022

L’enseignement de la sculpture à Marseille au XIXe siècle – 4

La politique d’attribution des bourses municipales

Avant 1876, l’obtention d’une pension s’effectue au cas par cas. Le directeur de l’école adresse, au nom du demandeur, une requête au conseil municipal qui décide de la réponse à délivrer. Sous le Second Empire, six élèves sollicitent une aide : l’architecte Ernest Paugoy et cinq statuaires. Seule la demande de Pierre Barbaroux (1848-1903) est rejetée, non parce qu’elle émane d’un sculpteur de plus, mais à cause de dissensions sur la façon d’attribuer les pensions[1]. Plusieurs faits se conjuguent pour expliquer la surreprésentation des sculpteurs. D’une part, la cité phocéenne est un énorme chantier ayant besoin d’artistes compétents. D’autre part, le diplôme d’architecte n’est institué à Paris qu’en 1867 sans pour autant être obligatoire[2]. Quant à la création tardive de la classe de peinture en 1878, elle ne favorise guère les jeunes peintres limités jusque-là à l’apprentissage du dessin. Cela dit, aucune homogénéisation du montant des bourses n’existe. Ainsi, les trois pensionnaires sculpteurs de 1867 perçoivent-ils chacun une somme différente. Allar reçoit 600 francs, soit cinq fois moins que l’allocation attribuée à Salomon Laugier (1835-1890)[3]. Quant à Hugues, il obtient 1 000 francs. Jules Cavelier (1814-1894), le professeur d’Allar à Paris, réclame l’augmentation de la pension de son élève arguant que « le but ne saurait être atteint tant que le chiffre de l’allocation restera assez restreint pour retirer le droit d’exiger d’un titulaire de se livrer aux études, exclusivement et sans préoccupation de travaux lucratifs[4] ». Finalement, en 1874, les édiles uniformisent les pensions à 1 400 francs. Quant à leur renouvellement, il dépend des résultats et du comportement des bénéficiaires. Aucune limite temporelle autre que celle inhérente au concours de Rome − avoir moins de 30 ans révolus − n’existe. Hugues est le plus favorisé ; il perçoit des subsides huit années durant, soit un total de 10 000 francs. Parallèlement, la désignation des boursiers par le biais d’un concours finit par s’imposer. L’arrêt du 15 mai 1875 l’entérine ; il fixe, en outre, à quatre ans la longueur d’un pensionnat[5]. Consulté sur ce point par le directeur de l’école, Jean Turcan (1846-1895) s’inquiète : « Il sera assez difficile de fixer la durée d’une pension à un temps limité surtout en considérant […] le peu de savoir que nous avions quand nous sommes arrivés et le temps qu’il a fallu pour nous dégrossir[6] ». 

Henri Lombard, Tobie rendant la vue à son père, plâtre, concours triennal de 1876
© Archives municipales de Marseille, 61 Fi 80. Photographie : Marcel de Renzis.

Les événements se précipitent à l’été 1875 avec le triomphe d’Hugues. Sa bourse, désormais vacante, est mise au concours en 1876. On ouvre la compétition à la statuaire, seule section à pouvoir présenter un nombre satisfaisant de candidats[7]. Dans la foulée, s’instaure la volonté d’une compétition triennale : chaque année, les représentants d’un des trois arts entreront en concurrence pour l’obtention du titre de pensionnaire de la Ville. La municipalité désire ainsi rééquilibrer les chances entre les différentes classes. L’examen doit se dérouler en deux temps : tous les candidats potentiels subissent une épreuve préliminaire (une esquisse sur un sujet historique), éliminatoire, afin de sélectionner les élèves admissibles au concours proprement dit. Ceux-ci, dans la seconde phase, reçoivent la lecture du sujet à traiter et entrent aussitôt en loge. La première journée est consacrée à une esquisse, laquelle est remise à l’administration et signée par le président du jury. Puis, le travail en loge dure soixante séances de douze heures environ. Pendant ce laps de temps, aucun contact autre que les modèles vivants masculins nécessaires ne peut se faire à l’intérieur du local assigné. Le jury se réunit le 1er février 1876 pour choisir le sujet de l’épreuve éliminatoire. Dès le lendemain, de 8 heures à 20 heures, les huit compétiteurs illustrent un passage de l’histoire romaine : Cornélie, mère des Gracques, présentant ses enfants à une dame de Campanie qui lui montrait ses bijoux. Le 3 février, les jurés examinent les mérites de chaque œuvre et retiennent quatre finalistes. Le concours définitif débute en mars. Cette fois, le sujet retenu est biblique : Tobie rendant la vue à son père. Une indemnité de 60 francs est accordée à chacun des logistes afin de payer les frais de modèles. Les épreuves finies, les bas-reliefs en compétition sont présentés au public durant une semaine à l’issue de laquelle le jury rend son verdict. Le 19 juin, le résultat est proclamé. L’œuvre de Lombard remporte les suffrages du jury à l’unanimité ; une gratification de 300 francs est allouée à Stanislas Clastrier (1857-1925), classé second.

Constant Roux, La Belle Chryséis rendue à son père, plâtre, concours triennal de 1890
© Archives municipales de Marseille, 61 Fi 83. Photographie : Marcel de Renzis

Un concours pour une section n’ayant lieu que tous les trois ans, il arrive que des jeunes gens, déjà élèves aux Beaux-Arts de Paris, participent à la compétition. Coup sur coup, Constant Roux (1865-1942) et Auguste Carli se retrouvent dans cette position. Une disposition qui se voulait transitoire en 1875 devient bientôt providentielle pour briguer la précieuse pension municipale : « deux années de fréquentation à l’école de dessin de Marseille suffiront, quelle que soit d’ailleurs l’époque de fréquentation[8] ». Grâce à cette clause, Roux devient pensionnaire en 1890, battant de peu son camarade avec un haut-relief, La Belle Chryséis rendue à son père. Trois ans plus tard, Carli concourt, termine premier après l’esquisse des éliminatoires (Numa apprenant à Tatia la mort de son père), puis l’emporte devant Gabriel Joucla (1869-1915) avec Alexandre et son médecin. En échange de sa libéralité, la municipalité exige un certificat trimestriel signé par le directeur de l’École des beaux-arts de Paris attestant une bonne conduite et une assiduité constante ainsi que l’envoi de travaux prouvant les progrès de ses pensionnaires.


[1] AMM, 1 D 100, délibération du conseil municipal du 6 novembre 1868, p. 220-222 : refus de bourse à Barbaroux sans une mise au concours.
[2] Le diplôme devient obligatoire à Paris en 1881 ; à Marseille, il faut attendre 1905 pour la création d’un diplôme d’architecture.
[3] AMM 1 D 96, délibération du conseil municipal du 3 août 1866, p. 473 : subvention à Laugier. La bourse de 1 600 francs allouée à Laugier pour 1867 est transformée en allocation de 3 000 francs pour aller à Rome.
[4] AMM, 31 R 67, sous-dossier André Allar : lettre double d’André Allar et de Jules Cavelier au maire de Marseille en date du 18 août 1869. Le jugement du prix de Rome, rendu ultérieurement, annule la demande en raison du succès d’Allar.
[5] En 1886, la durée du pensionnat est réduite à trois ans.
[6] AMM, 31 R 68, dossier Jean Turcan : lettre de Jean Turcan à Antoine-Dominique Magaud du 2 mai 1875.
[7] La sculpture en présente huit, l’architecture trois et la peinture aucun (la classe n’étant pas encore créée).
[8] AMM, 3 D 30, arrêté relatif aux pensionnaires de la Ville à l’École des beaux-arts de Paris du 15 mai 1875, p. 560-561, article 12.

lundi 7 février 2022

L’enseignement de la sculpture à Marseille au XIXe siècle – 3

De la formation d’ornemanistes à celle de prix de Rome

Dès l’origine, la précellence va à la sculpture ornemaniste. Les élèves étudient l’art décoratif d’après les styles d’époques diverses, depuis l’ancienne Égypte jusqu’à Louis XVI, et d’après la nature (plantes, fleurs, fruits, etc.). L’instruction se complète par des leçons de moulage et une pratique des matériaux (terre, plâtre, bois et pierre [1]). C’est un apprentissage concret et rapidement utilisable dans la vie quotidienne d’un artisan décorateur. Quant à la statuaire, elle est envisagée par rapport à l’architecture et à l’industrie, ses débouchés naturels. Outre l’étude de la figure d’après le plâtre ou la nature, les cours comprennent des exercices de composition historique ou allégorique destinés à la sculpture monumentale (cariatides, frontons figurés, etc.) ou à la fonte (torchères, pendules, etc.). De fait, les industriels locaux s’impliquent très tôt dans la formation de leurs futurs ouvriers en finançant des prix. L’initiative revient au marbrier François Maillet. Le 20 septembre 1862, les élus acceptent son don de 1 000 francs en vue de fonder un prix annuel de 200 francs pour la durée de cinq ans. Le prix s’adjoint à une épreuve préexistante, le concours de fin d’année de l’ornement d’après la gravure. Cet exemple est suivi par un autre marbrier, Jules Cantini, qui exprime en juin 1870 sa volonté de financer un prix sur programme pour la sculpture. En fait, le prix Cantini couple un concours préliminaire d’architecture et un second de sculpture, consistant en la réalisation d’un motif décoratif issu du projet primé. Une somme de 200 francs est allouée au vainqueur. En 1873, Henri Lombard (1855-1929) obtient un second prix pour un ornement d’après le prix d’architecture de son frère Frédéric.

Frédéric Lombard, Projet de cheminée dans un salon servant de galerie pour les objets d’art,
Élévation, 1er prix, concours Cantini d’architecture, 1873
Archives municipales de Marseille, 26 Fi © Xavier de Jauréguiberry

Frédéric Lombard, Projet de cheminée, détail (élévation et coupe),
1er prix, concours Cantini d’architecture, 1873
Archives municipales de Marseille, 26 Fi © Xavier de Jauréguiberry 

La politique artistique de la municipalité concorde parfaitement avec l’optique des négociants. Néanmoins, le prix de Rome de Jean-Baptiste Hugues (1849-1930) en 1875, confirmant celui d’André Allar (1845-1926) en 1869, modifie la donne. Désormais, sans omettre qu’elle forme principalement des artisans, l’école de Marseille ambitionne de former également des artistes. L’aspect industriel glisse donc vers la classe de l’ornement, propulsant le cours de statuaire vers des visées artistiques plus hautes. Le directeur Antoine-Dominique Magaud se calque petit à petit sur le modèle parisien, introduisant le système des concours à plusieurs niveaux pour familiariser ses étudiants aux exercices demandés aux Beaux-Arts de Paris. Les sujets des concours eux-mêmes s’inspirent parfois de ceux donnés pour l’obtention du prix de Rome. Par exemple, en 1893, le thème à traiter lors du concours triennal, remporté par Auguste Carli (1868-1930), est Alexandre et son médecin ; ce sujet avait ouvert les portes de la villa Médicis à Allar.

Auguste Carli, Alexandre et son médecin, plâtre, concours triennal de 1893
© Archives municipales de Marseille, 61 Fi 82. Photographie : Marcel de Renzis

André Allar, Alexandre buvant tandis que Philippe lit la lettre de Parménion, plâtre, 1869
© École nationale supérieure des beaux-arts, Paris (PRS58)

Dorénavant, l’accent est mis sur le « grand art ». La Ville – secondée par l’État[2] – accorde des livres d’art, des primes d’encouragement et des bourses de voyage aux élèves les plus méritants. Enfin, elle entretient quelques pensionnaires partis poursuivre leurs études artistiques dans la capitale.


[1] À partir de 1898, la mise au point et la taille du marbre bénéficient d’un enseignement indépendant assuré par Valentin Pignol.
[2] Archives municipales de Marseille (désormais AMM), 31 R 89*, palmarès des élèves à l’école des Beaux-Arts (1876-1891), année scolaire 1888-1889 : « Don du ministre : un livre d’art. Cette récompense a été décernée à M. Carli. Le ministre accorde également à cet élève une bourse de voyage de 400 francs. »

mardi 21 septembre 2021

Amitié de Jean Hugues avec le peintre Jean-Joseph Weerts

Jean-Joseph Weerts, Jean-Baptiste Hugues, huile sur toile, 1875
Collection personnelle

Le 9 septembre dernier, j’ai acquis aux enchères un tableau du peintre roubaisien Jean-Joseph Weerts (1847 1927). Il s’agit d’un portrait du sculpteur marseillais Jean-Baptiste - au fil de sa carrière, il simplifiera son prénom en Jean – Hugues (1849-1930). L’œuvre date de 1875, année du grand prix de Rome de Hugues, et est exposé au Salon de la Société des artistes français de 1876 (n°2063- Monsieur H.).
La dédicace « à mon cher / ami J.B. Hugues / J.J. Weerts / 1875 » montre que les deux hommes ont noué une solide amitié lors de leurs années d’études à l’École national supérieure des beaux-arts de Paris. Une amitié qui va perdurer et laisser de multiples traces dans leur art respectif.

Jean Hugues, Jean-Joseph Weerts père, médaillon, bronze, 1883
Tombe de la famille Weerts, cimetière de Roubaix 

Lorsque Jean-Joseph Weerts (1807-1883), père du peintre éponyme, meurt le 7 août 1883, l’artiste commande à son ami marseillais un médaillon du défunt – fondu en bronze par Barbedienne – pour mettre en pendant du portrait de sa mère décédée quelques années plus tôt.

Jean Hugues, Jean-Joseph Weerts, buste, plâtre, 1883
Musée Antoine Lecuyer, Saint-Quentin

Jean Hugues dans son atelier devant le buste en bronze de Jean-Joseph Weerts
Photographie anonyme, vers 1884, collection personnelle

Dans la foulée, le sculpteur réalise le buste de son camarade. La version en bronze est exposée au Salon de 1884 (n°3621). En 2010, cette œuvre a été achetée par La Piscine - Musée d'art et d'industrie André Diligent de Roubaix où elle est désormais présentée au public.

Le Toast, photographie anonyme, 1884
Collection privée
(Ici, Hugues a pour initiale un D. pour Dominique, son troisième prénom)

Jean-Joseph Weerts et Jean Hugues déguisés en moines
Photographie anonyme, collection privée, vers 1886

Les deux hommes se reçoivent régulièrement pour faire la fête, ici en souvenir d’un ami absent, là pour une soirée déguisée. Il existe plusieurs clichés de Weerts et de ses proches grimés, notamment en moines… ce qui donnera prétexte à des scènes de genre plaisantes comme Le moine amateur de sculpture.

Jean-Joseph Weerts, Le moine amateur de sculpture, huile sur panneau, vers 1884-1894
Collection personnelle

Dans cette peinture, un religieux grivois contemple une Rieuse en terre cuite… œuvre de Hugues. Le motif est isolé de son dernier envoi de Rome – Jeune femme jouant avec son enfant – dès 1881 mais ne sera exposée au public que plus tard : le marbre figure à l’Exposition d’art français de Copenhague de 1888 (n°445) et le bronze au Salon de la Société nationale des beaux-arts de 1891 (n°1319).

Jean Hugues, La Rieuse, buste, marbre, 1881
Collection privée

Vue de l’atelier de Weerts avec La Rieuse d’Hugues
Photographie anonyme, collection privée

Jean-Joseph Weerts, Madame Galibert, 1894
Photographie anonyme, collection privée

Weerts possède, quant à lui, une version en terre cuite sur un piédouche en marbre bleu turquin, très vraisemblablement un cadeau de son ami. La sculpture lui sert à plusieurs reprise de sujet à ses peintures, comme pour le portrait de Madame Galibert.

Procès-verbal de réception d’Hugues au rang de chevalier de la Légion d’honneur

En 1889, Jean-Joseph Weerts et son épouse effectuent un voyage en Belgique en compagnie de leur ami marseillais. À la fin de cette même année, le peintre sert de parrain au sculpteur pour sa réception au rang de chevalier de la Légion d’honneur.

Jean-Joseph Weerts, Portrait de Monsieur J. Hugues, huile sur toile, 1890
Vendue chez Bonhams à Londres le 24 juin 1998

Enfin, en 1890, Weerts réalise un superbe portrait d’Hugues dans son atelier. Le sculpteur est entouré de plusieurs de ses œuvres, notamment son groupe d’Œdipe à Colone (plâtre au musée des beaux-arts de Grenoble ; marbre au musée d’Orsay). Le tableau est exposé au Salon de 1890 (n°2423).

Addendum du 1er novembre 2021 :

Jean Hugues, Pierre Antoine Louis Catteau, buste, marbre, H. 82 cm, 1875
Lot n°254 : estimation de 1 000 / 1 500 €

Le 29 novembre 2021, la maison de ventes aux enchères May & Associés vend à Roubaix un buste en marbre de Jean Hugues, figurant le filateur de coton roubaisien Pierre Antoine Louis Catteau (1820-1888). L’œuvre date de 1875, l’année de son grand prix de Rome. La renommée du sculpteur marseillais n’étant pas encore assez importante pour lui attirer une clientèle hors de la Provence, il est très probable qu’Hugues ait été introduit par Weerts dans la grande bourgeoisie de sa ville natale. Cela est d’autant plus plausible que le peintre est un vieil ami d’Henri Catteau (1846-1922), fils et successeur de l’industriel textile.