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dimanche 10 décembre 2023

Le concours et l’érection de la statue du clocher de Notre-Dame-de-la-Garde

La Bonne Mère de Marseille, les effigies de Notre Dame de la Garde
Affiche de l’exposition

La Bonne Mère de Marseille, effigies de Notre Dame de la Garde
Couverture du livre

Dimanche 17 février, à 11h30, aura lieu au musée de Notre-Dame-de-la-Garde le vernissage d’une exposition dont je suis l’un des commissaires et la présentation du livre qui l’accompagne : La Bonne Mère de Marseille, les effigies de Notre Dame de la Garde. Dans les deux cas, il s’agit d’évoquer les différentes statues portant le vocable de Notre Dame de la Garde. C’est l’occasion pour moi de revenir aujourd’hui sur le concours qui a opposé trois grands artistes pour l’érection de la Vierge monumentale du clocher.

Le 7 janvier 1866, comme l’on annonce la fin du chantier dudit clocher dans le courant de l’année, un concours restreint est ouvert entre trois sculpteurs parisiens : Eugène Lequesne (1815-1887 ; prix de Rome en 1843), Aimé Millet (Paris 1819-1891) et Charles Gumery (1827-1871 ; prix de Rome en 1850). Leurs maquettes en plâtre sont alors exposées au Musée pendant dix jours pour être soumises au public tandis qu’un jury est constitué et chargé de se prononcer. Les critères du jugement sont précis : être attentif « au caractère éminemment religieux et traditionnel de la statue » et veiller « à la stricte appropriation des lignes et de la silhouette à toutes les convenances optiques imposées par la composition et la situation du monument » (Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 34 J 7).

Charles Gumery, Notre Dame de la Garde, maquette plâtre, 1866
Aimé Millet, Notre Dame de la Garde, maquette plâtre, 1866
Musée, Notre-Dame-de-la-Garde © Xavier de Jauréguiberry

Le jury n’est pas pleinement satisfait des œuvres soumises. Il reproche à l’esquisse n°1 son manque d’ampleur et son style gothique incohérent avec un bâtiment romano-byzantin. Il reconnaît à la maquette n°2 une certaine monumentalité mais ne lui trouve aucun caractère religieux. Il apprécie le projet n°3 pour son sentiment pieux associé à la convenance de la silhouette aux lignes harmonieuses ; la statuette n°3 – celle de Lequesne – l’emporte à condition d’y apporter quelques modifications précisées ultérieurement. La Vierge, d’une grande noblesse, aux drapés réguliers, n’est pas voilée mais possède en contrepartie une longue chevelure ondulée qui renouvelle quelque peu l’iconographie mariale. Elle porte l’Enfant Jésus côté gauche lequel a les bras levés évoquant déjà la croix et les paumes des mains dirigées vers la terre en signe de bénédiction et de protection.

Eugène Lequesne, Notre Dame de la Garde, statuette d’édition en plâtre, vers 1870-1880
Photo, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 34 J 119 © Xavier de Jauréguiberry

Avant toute réalisation, l’architecte Henry Espérandieu (1829-1874) décide d’ériger un simulacre de la statue à l’aide de charpentes, de toiles et de plâtre afin d’en déterminer les meilleures proportions : la statue devra mesurer autour de 9 m. Reste ensuite à choisir la technique de réalisation la plus appropriée. À l’issue d’une enquête menée auprès de savants et d’architectes, on choisit le cuivre galvanoplastique, procédé nouveau mis au point par la maison Christofle. C’est d’ailleurs à cette manufacture parisienne qu’est confiée, en juin 1867, la réalisation de la statue définitive. La statue, constituée d’une épaisseur de cuivre déposée électrolytiquement sur un moulage de gutta-percha, est réalisée en quatre tronçons de 3 à 8 mm d’épaisseur, chacun étant resté trois ou quatre mois dans des cuves de 45 000 litres de galvanoplastie.

Anonyme, Statue monumentale de Notre Dame de la Garde dans les ateliers Christofle, photographie, 4 octobre 1869
Collection de la basilique © Xavier de Jauréguiberry

Puis les tronçons, montés sur une armature, sont acheminés jusqu’à Marseille par chemin de fer. Par une convention du 4 mars 1870, Christofle garantie la statue jusqu’en 1920. Celle-ci est enfin dorée par Mathieu Ferrari, puis montée sur le clocher et bénite par Mgr Place le 24 septembre 1870, jour de la fête de Notre-Dame de la Merci. Elle aura coûté au total 83 169 francs et sera redorée en 1897, 1936, 1963, 1989 et une nouvelle fois en 2024.

Eugène Lequesne, Notre-Dame de la Garde, statue, bronze galvanoplastique, 1869
Collection de la basilique © Xavier de Jauréguiberry

dimanche 22 janvier 2023

Les sculptures du musée de Notre-Dame de la Garde

Longtemps fermé au public, le petit mais charmant musée de Notre-Dame de la Garde a réouvert récemment ses portes. Au milieu des ex-voto (peintures et maquettes), des vêtements et de l’orfèvrerie liturgique, on trouve quelques sculptures dignes d’intérêt… 

École des Della Robbia, L’Annonciation, bas-relief, terre cuite émaillée, XVIe siècle
Musée de ND de la Garde, 6e arrondissement

L’une des sculptures les plus ancienne conservée au musée est également la plus précieuse : un grand bas-relief cintré en terre cuite émaillée dû à un sculpteur issu de l’atelier florentin des Della Robbia, vraisemblablement l’un des fils d’Andrea Della Robbia (1435-1525), peut-être Giovanni (1469-1529) ou Luca le Jeune (1475-1548 ?). Il a été offert au sanctuaire au XIXe siècle par l’épouse du négociant Victor Régis (1803-1881).

Jean-Pierre Cortot, Vierge à l’Enfant, statue, plâtre polychrome, 1827
Musée de ND de la Garde, 6e arrondissement

Grand prix de Rome en 1809, le sculpteur parisien Jean-Pierre Cortot (1787-1843) expose ce plâtre original au Louvre, au Salon de 1827. L’œuvre sert de modèle au sculpteur et orfèvre Jean-Baptiste Chanuel (1787-1857) pour une statue en argent repoussé aujourd’hui placée sur l’autel majeur de Notre-Dame de la Garde.

Charles Gumery, Notre-Dame de la Garde, statue, plâtre, 1866
Aimé Millet, Notre-Dame de la Garde, statue, plâtre, 1866
Musée de ND de la Garde, 6e arrondissement

En 1866, un concours entre trois statuaires – Eugène Lequesne (1815-1887, grand prix de Rome en 1844), Charles Gumery (1827-1871, grand prix de Rome en 1850) et Aimé Millet (1819-1891) – est lancé pour désigner le sculpteur de Notre-Dame de la Garde, la statue colossale devant coiffer le campanile du sanctuaire. Les maquettes de Gumery et de Millet furent déboutées, le jury jugeant que l’une manquait d’ampleur et l’autre de caractère religieux ; Lequesne sort donc vainqueur du concours.

Eugène Lequesne, Ange à la trompette, statue, plâtre, 1867
Musée de ND de la Garde, 6e arrondissement

La commande de la statue monumentale de Notre-Dame de la Garde s’accompagne de la réalisation de quatre sculptures d’anges claironnant la naissance du Christ pour orner les angles du clocher. Une somme de 16 000 francs est allouée à cet ouvrage spécifique.

Jean-Baptiste Carpeaux, Mater Dolorosa, buste, terre cuite, vers 1869-1870
Musée de ND de la Garde, 6e arrondissement

Une Mater Dolorosa (Mère de Douleur) figure la douleur de la Vierge au moment de la crucifixion du Christ. Le sculpteur valenciennois Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875), grand prix de Rome en 1854, choisit pour modèle une femme nommée Jacintha qui venait de perdre son fils pour représenter ce sujet biblique. L’œuvre est un don de la veuve de l’artiste.

Louis Botinelly, La Vierge à la chaise d’après Raphaël, médaillon, plâtre, s.d.
Musée de ND de la Garde, 6e arrondissement

La Vierge à la chaise est un tondo peint par Raphaël (1483-1520) vers 1513-1514, exposé au palais Pitti. La Vierge tient le Christ dans ses bras tandis que Saint Jean-Baptiste les regarde avec dévotion. Cette copie de Louis Botinelly (1883-1962) date vraisemblablement du début de sa carrière, entre 1900 et 1910

Pour finir, je mentionnerai quelques sculptures qui se trouvent dans les réserves :

Eugène Lequesne, Notre-Dame de la Garde, statuette, cuivre galvanoplastique argenté, s.d.
Musée de ND de la Garde, 6e arrondissement

Auguste Carli (1868-1930), Le Christ et Sainte Véronique, réductions, plâtre, vers 1904
Musée de ND de la Garde, 6e arrondissement
Cf. notices des 17 février 2019 et 24 juin 2019

Élie-Jean Vézien (1890-1982), Jeanne d’Arc, statue équestre, plâtre, 1932
Musée de ND de la Garde, 6e arrondissement
Cf. notice du 29 septembre 2022

jeudi 27 février 2020

Les dégâts de la Commune à la Préfecture des Bouches-du-Rhône

La Préfecture des Bouches-du-Rhône, photos, vers 1870
Collection particulière

Dès le mois d’août 1870, peu après le déclenchement de la guerre franco-prussienne, la cité phocéenne est secouée par des troubles insurrectionnels sporadiques. Dans l’après-midi du dimanche 4 septembre, jour de proclamation de la IIIe République, le peuple se précipite dans la rue Saint-Ferréol en direction de la Préfecture. Sur son passage, il enlève les aigles qui surmontent les hampes des drapeaux. Il investit le bâtiment et s’en prend au symbole du régime déchu : la statue équestre de Napoléon III, sculptée par Eugène Guillaume (1822-1905), chute dans le vide… l’effigie en pied de l’ex-empereur du palais de la Bourse, par Auguste Ottin (1811-1880) ayant été préalablement étêtée.

Bombardement de la Préfecture depuis Notre-Dame de la Garde
le 4 avril 1871, gravure publiée dans L’Illustration

Toutefois, les troubles atteignent leur paroxysme lors de la Commune de Marseille, du 23 mars au 4 avril 1871. En cela, elle suit l’exemple de Paris qui s’insurge, à partir du 18 mars, contre les conditions de l’armistice de janvier 1871 et la nouvelle Assemblée nationale à dominante royaliste et pacifiste. Le 23 mars, un défilé de gardes nationaux dégénère en manifestation ; la foule envahit à nouveau la Préfecture des Bouches-du-Rhône sans effusion de sang et y demeure. Le préfet Paul Crosnier est retenu prisonnier dans ses appartements tandis que le drapeau rouge de la République sociale flotte désormais au balcon d’honneur. Le 28 mars, le général Espivent de la Villeboisnet, chef militaire du département déclare les Bouches-du-Rhône en état de guerre : le 3 avril, il fait marcher ses troupes contre Marseille. La lutte s’engage le lendemain matin. Bientôt, il parvient aux barricades entourant la Préfecture où se sont réfugiés les défenseurs de l’insurrection. Vers midi, il fait bombarder le quartier depuis les hauteurs de Notre-Dame de la Garde ; la Préfecture tombe à l’aube du 5 avril.
Outre les vies humaines perdues, les dégâts matériels sont nombreux. Plus de 280 boulets se sont abattus sur le bâtiment. Les toitures, les façades sont criblées d’impacts ; la statue de Saint Trophime, sculptée par Charles Gumery (1827-1871) pour la façade de la rue Montaux (aujourd’hui Edmond Rostand) se retrouve décapitée.

La Préfecture des Bouches-du-Rhône, photo, vers 1871-1877
(après la destruction de la statue de Napoléon III et avant le percement de la fenêtre)
Collection particulière

Pavillon central de la Préfecture des Bouches-du-Rhône
Boulevard Paul Peytral, 6e arrondissement

Très vite, l’architecte du département Joseph Letz (1837-1890) rédige des rapports sur les dégâts subis. Mais il faut attendre plusieurs années avant que des restaurations soient engagées. Ainsi, Le Sémaphore de Marseille annonce-t-il seulement le 18 septembre 1877 que l’on va percer une fenêtre à l’emplacement de la statue équestre et que son ornementation est confiée à Auguste Royan (1837-1908). Quant au chantier des façades, il échoie à l’entreprise en sculpture, décoration et plâtrerie de Marius Garaudy ; les travaux sont effectués courant 1878.

Affiche du concours pour remplacer la statue de Saint Trophime

Stanislas Clastrier, Charles Barbaroux, pierre, 1895
Préfecture des Bouches-du-Rhône, rue Edmond Rostand, 6e arrondissement

Il faut encore attendre le 27 décembre 1893 avant que l’on se décide à remplacer la statue de Gumery. Cependant, on écarte l’idée de remettre en place une effigie du premier évêque d’Arles. Le choix du révolutionnaire marseillais Charles Barbaroux (1767-1794) apparaît comme un moyen détourné d’évoquer les troubles de la Commune. À l’issue du concours, quatre maquettes sont soumises à l’examen du jury, lequel désigne Stanislas Clastrier (1857-1925) lauréat. L’artiste achève son œuvre en 1895, moyennant 5000 francs.