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jeudi 19 août 2021

Couronnement du palais de la Bourse (Armand Toussaint sculpteur)

Le 11 août 1857, la Chambre de Commerce entérine le choix des sculpteurs devant décorer le palais de la Bourse construit par Pascal Coste (1787-1879). Le Parisien Armand Toussaint (1806-1862) reçoit une commande globale de 38 000 francs, répartie comme il suit : 25 000 francs pour la réalisation de la frise sise derrière la colonnade (cf. notice du 3 décembre 2018 – L’imaginaire du Canal de Suez dans la sculpture marseillaise 1) et 13 000 francs pour le couronnement de l’attique.

Armand Toussaint, Poséidon et Amphitrite, fronton, pierre, 1860
Palais de la Bourse, 9 La Canebière, 1er arrondissement

Toussaint commence le chantier par les figures du couronnement de l’attique, soit un fronton (Poséidon et Amphitrite dit aussi L’Océan et la Mer) et deux acrotères (Amours). Ses praticiens travaillent sur place à partir de mai 1859 ; le sculpteur, lui, descend à Marseille le 5 septembre et achève le couronnement le 9. Toutefois, il ne signe et date ses œuvres à l’extrême fin du chantier : A. Toussaint 1860.

Armand Toussaint et Félix Guis, Amour, acrotère, pierre et béton, 1860/vers 1945-1950
Palais de la Bourse, 9 La Canebière, 1er arrondissement

En août 1944, alors que Marseille se libère du joug nazi, plusieurs obus endommagent le palais de la Bourse, notamment les Amours des acrotères. La Chambre de Commerce sollicite le sculpteur Félix Guis (1887-1972) pour restaurer les deux sculptures… sans doute dans l’urgence au vu de la méthode employée. L’Amour de droite, défiguré, est affublé d’un masque en béton aux traits figés, voire grotesques, loin de la joliesse que Toussaint apporte à ses putti.

Armand Toussaint, La Force, pierre, 1857
Palais du Louvre, aile Daru, Paris

Le sort de l’Amour de gauche est pire. Les obus l’ont trop abimé pour que Guis puisse réemployer quoi que ce soit. Il réinterprète donc le motif original dans la pierre ou le béton. Le rendu tranche par un aspect massif (visage inexpressif, ailes épaisses, anatomie simplifiée, attitude raide) caractéristique du XXe siècle. La nouvelle sculpture est replacée sur son acrotère qui conserve les traces de la signature de Toussaint. Désormais, la signature de Félix Guis rappelle, à qui sait la découvrir, l’histoire mouvementée de ce décor.

Félix Guis, Amour, acrotère, pierre ou béton, vers 1945-1950
Palais de la Bourse, 9 La Canebière, 1er arrondissement

jeudi 4 juin 2020

Blason des Messageries Maritimes (Félix Guis sculpteur)

La place Sadi Carnot – rebaptisée ainsi en souvenir de la visite du président de la République, les 16 et 17 avril 1890 – est inaugurée en 1868. Elle devient rapidement un haut lieu de spectacles. Elle accueille, entre autres, le cirque Cottrely (1872-1876) ou le théâtre de l’Alhambra (1895) qui brûle le 17 avril 1903. Sur ses ruines, l’architecte Jean Séguéla (1862-1910) édifie l’hôtel Régina en 1908. Ce palace de 250 chambres, reconnaissable à sa tour, est alors le seul établissement de luxe à proximité du Vieux-Port et des docks. Par la suite, la Compagnie des Messageries Maritimes rachète l’hôtel pour en faire son siège phocéen.

L’hôtel Régina, carte postale

En 1851, l’armateur marseillais Albert Rostand (1818-1891) s’associe à Ernest Simons, le directeur des Messageries Nationales, afin d’étendre l’activité de cette société sur les mers. La nouvelle compagnie des Messageries Nationales – devenue rapidement Messageries Impériales – prend son nom définitif en 1871. Sa fonction est double : d’abord, transporter des passagers et du fret ; ensuite, assurer le transport du courrier et des messageries.
Les Messageries Maritimes remodèlent la façade de l’ancien hôtel… vraisemblablement entre 1945 et 1960. La tour disparaît et, pour orner la fenêtre d’honneur, le sculpteur Félix Guis (1887-1972) reçoit la commande d’un grand médaillon ovale représentant leur blason : une tête de cheval, coiffée d’une couronne crénelée, sur une ancre. Une fois le modèle en plâtre accepté, l’artiste réalisa le motif dans un matériau pérenne (béton ?).

Félix Guis, blason des Messageries Maritimes
Médaillon plâtre, collection de l’Association French Lines
Façade de l'ex-siège des Messageries Maritimes

Place Sadi Carnot, 2e arrondissement

La Compagnie des Messageries Maritimes, absorbée par la Compagnie Générale Transatlantique pour devenir la Compagnie Générale Maritime, cesse d’exister le 23 février 1977. L’administration récupère alors son siège pour y héberger les services administratifs du Trésor Public. En péril depuis quelques années, le bâtiment a fait l’objet d’une consolidation des façades permettant sa réouverture au public en février 2020.

mercredi 12 juin 2019

Esquisses, maquettes, modèles et autres réductions 3

Face à une désignation directe, le système du concours paraît plus démocratique et un gage d’excellence. C’est cette voie que choisit, en novembre 1879, le maire Simon Ramagni à la tête du comité d’un Monument à Adolphe Thiers pour lequel il fait voter une subvention de 20 000 francs. En avril 1880, le jury examine les maquettes : André Allar (1845-1926) en envoie deux. Émile Aldebert (1827-1924), Salomon Laugier (1835-1890) et bien d’autres une chacun. Toutes ces sculptures reprennent une composition à deux registres : au sommet, debout ou assis, trône l’effigie de l’ancien président de la République ; au pied, se situent des allégories (Renommée, Gloire…) ou des bas-reliefs rappelant les hauts-faits du personnage. Pourtant, ce même mois d’avril, Auguste Clesinger (1814-1883) obtient l’exécution du monument à la demande expresse de la veuve d’Adolphe Thiers. Oubliées les belles vertus du concours ! Sur ce, le sort s’acharne : le radical Jean-Baptiste Brochier qui emporte la mairie en janvier 1881 refuse d’ériger la statue de l’homme qui a écrasé la Commune. C’est finalement à l’École nationale des arts et métiers d’Aix que l’œuvre de Clesinger trouvera asile !

Émile Aldebert, Monument à Adolphe Thiers, maquette en plâtre, 1880
Académie de Marseille, 1er arrondissement

Un autre concours n’aboutit pas à l’issue escomptée : sitôt après la Première Guerre mondiale, la polémique sur la lâcheté réelle ou supposée des Provençaux composant le XVe corps d’armée en août 1914 divise l’opinion, rendant impossible leur commémoration. Il faut attendre 1933 pour que Gaston Castel (1886-1871) – lui-même gueule cassée – brise le tabou en l’évoquant dans un projet sans suite en collaboration avec Antoine Sartorio (1885-1988) et Louis Botinelly (1883-1962). Néanmoins, un comité du XVe corps d’armée se crée peu après, en 1935. Une souscription est ouverte et un concours lancé le 14 décembre 1938. Le 11 juillet 1939, la maquette de Botinelly et de l’architecte A. Lange se voit décerner le 1er prix, lequel est aussitôt contesté par les autres concurrents pour cause d’irrégularités. La guerre survient de nouveau, reportant sine die l’érection du projet primé. Botinelly continue à se battre pour son exécution mais ne réalise finalement qu’une modeste stèle pour la cour de la caserne du Muy[1], éloignée de son motif initial et des yeux du grand public, le 15 décembre 1957.

Louis Botinelly & A. Lange, Monument au XVe corps d’armée, maquette en plâtre patiné, 1939,
Musée d'Histoire de Marseille, 2010.5.1, 1er arrondissement

Louis Botinelly, Monument au XVe corps d’armée, terre cuite, 1957
Collection particulière

Conséquence de 14-18, l’Entre-deux-guerres connaît une effervescence sculpturale sans précédent. La loi du 25 octobre 1919 encourage en effet l’érection de monuments aux morts pour la Patrie[2]. En ce qui la concerne, la cité phocéenne abandonne cette prérogative à ses quartiers qui aussitôt – soit individuellement, soit en se regroupant – forment des comités pour élever un mémorial. Ceux-ci demandent aux sculpteurs et entrepreneurs locaux, par le biais d’un marché de gré à gré ou d’un concours, des projets de monument[3]. Les maquettes soumises symbolisent la Douleur, la Victoire ou Gallia, image de la France éternelle. Toutefois, le motif emblématique reste la figure du poilu, montant la garde ou mourant ; le poilu combattant, trop réaliste ou agressif, n’est jamais retenu. La maquette de Félix Guis (1887-1972) en fait les frais : son soldat hurlant, un masque à gaz sur la poitrine, qui s’élance à l’assaut, prêt à jeter une grenade, ne trouve pas preneur[4]. Seule l’Union des volontaires français et alliés ose ce parti-pris pour son monument, œuvre de l’Italien Luigi Betti (1879-1941), érigé en 1925 au cimetière Saint-Pierre.

Félix Guis, Projet de monument aux morts, maquette en plâtre, vers 1920-1925
Collection particulière


[1] Ce monument se trouve depuis l’été 2014 dans la cour de la caserne Audéoud.
[2] « Des subventions seront accordées par l’État aux communes en proportion de l’effort et des sacrifices qu’elles feront en vue de glorifier les héros morts pour la Patrie. » (article 5).
[3] Comité du Vieux-Marseille, 1914-1918 Marseille se souvient. Monuments et plaques commémoratives de la Grande Guerre, 2014. Les auteurs développent longuement le cas de Saint-Barnabé pour lequel ils ont eu accès à des archives privées inédites, notamment des photos de différentes maquettes en compétition (p.59-64).
[4] Guis puise son réalisme dans son expérience : mobilisé du 1er juillet 1915 au 1er août 1919, il combat au front, dans l’aviation.