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vendredi 22 mai 2026

Monument aux Héros de la Police (Raymond Servian sculpteur)

Lors des prochaines Journées Européennes du Patrimoines, le public aura l’occasion de visiter partiellement l’Évêché et de découvrir, dans la cour du bâtiment construit par l’architecte mars1eillais René Egger (1915-2016), le Monument aux Héros de la Police sculpté par Raymond Servian (1903-1953).

Raymond Servian sculptant l’allégorie du Droit, vers 1950
Photographie extraite de Paul Sentenac, Raymond Servian, 1954

Au début des années 1950, Raymond Servian réalise deux Monuments aux Héros de la Police, le premier pour Neuilly-sur-Seine et le second pour Marseille. Le monument francilien, conçu en collaboration avec le peintre bordelais Louis Jean Lefort (1875-1954) pour la partie architecturale, se décompose en deux fontaines faisant pendant. Au milieu d’un bassin, chacune accueille au large pilier sur lequel s’adosse une allégorie : le Droit pour l’une et l’Immortalité pour l’autre. L’iconographie est complétée par une série de bas-reliefs, trois pour chaque fontaine figurant les actes héroïques et les martyres des policiers, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale.

Raymond Servian et Louis Jean Lefort, Monument aux Héros de la Police, fontaines, pierre ou béton, vers 1950, place Winston-Churchill, Neuilly-sur-Seine

Raymond Servian et Louis Jean Lefort, Le Droit

Raymond Servian et Louis Jean Lefort, L’Immortalité

Dans le même temps, Servian réalise donc un Monument à la Police de France et d’Outre-Mer pour Marseille pour lequel il reprend la figure du Droit et ré-agence les six bas-reliefs sur une tourelle.

Raymond Servian, Le Droit, haut-relief, pierre ou béton, vers 1950, Évêché, 2e arrondissement

Le sculpteur représente son allégorie sous les traits d’un soldat romain, la Rome antique étant en effet l’un des berceaux de la science juridique. Il porte une tunique et un manteau, une frange typique du bas empire. Ses mains reposent sur le pommeau de sa longue épée, plantée au sol entre ses deux jambes viriles. Cette attitude rappelle que la force doit demeurer au service de la Justice.

Raymond Servian, Dévouement / Déportés / Combats, bas-reliefs, pierre, vers 1950, 
Évêché, 2e arrondissement

Raymond Servian, Victimes du devoir / Internés / Prisonniers, bas-reliefs, pierre, vers 1950, 
Évêché, 2e arrondissement

Les six bas-reliefs, superposés trois par trois sur les faces latérales du monument, évoquent les actes héroïques (Dévouement / Victimes du devoir / Combats) et les souffrances (Prisonniers / Internés / Déportés) des policiers pendant la guerre et dans la Résistance.

mercredi 15 avril 2026

Mgr Balakian et le Chevalier Khorassandjian (Toros sculpteur)

Depuis sa consécration le 25 octobre 1931, la cathédrale apostolique arménienne des Saints Traducteurs dresse son élégante silhouette au n°339 de l’avenue du Prado. Elle est l’œuvre de l’architecte Aram Tahtadjian.

Aram Tahtadjian, Cathédrale apostolique arménienne des Saints Traducteurs, carte postale, vers 1932

Son enceinte accueille plusieurs monuments commémoratifs, notamment les bustes en bronze de Mgr Krikoris Balakian, prélat des Arméniens du diocèse du Midi de la France de 1927 à 1934, et Vahan Khorassandjian, négociant bruxellois anobli par le roi des Belges Albert Ier. Le richissime homme d’affaires finance l’essentiel des travaux, choisissant des artistes décorateurs belges pour ce chantier.
En 1991, à l’occasion des 60 ans de la consécration du bâtiment, la décision est prise d’ériger un double monument à la mémoire de l’évêque et du mécène à l’origine de sa construction. La commande est passée à Toros Rasguélénian dit Toros (Alep, Syrie, 1934 – Romans-sur-Isère, 2020) et dont la signature est R. Toros. Le sculpteur s’installe en France en 1967 où il fait l’essentiel de sa carrière. Il est l’auteur de plusieurs monuments à la mémoire des victimes du génocide arménien : Marseille (1972), Vienne (1981), Aix-en-Provence (1883), Valence (1985) et Saint-Étienne (1888).
Il représente Mgr Krikoris Balakian dans son costume de prélat, lui donnant une posture hiératique par la géométrisation des volumes. Ce buste contraste avec celui du Chevalier Khorassandjian vêtu d’un costume-cravate, arborant une mine bonhomme et une moustache fournie.

Toros, Mgr Krikoris Balakian, bronze, 1991
339 avenue du Prado, 8e arrondissement

Toros, Chevalier Vahan Khorassandjian, bronze, 1991
339 avenue du Prado, 8e arrondissement

Impliqué auprès de la communauté arménienne, le sculpteur a également créé le Trophée Toros qui récompense annuellement les auteurs de littérature franco-arménienne.

dimanche 29 mars 2026

Monument aux morts des Accates

Le village des Accates, entre la Treille et la Valentine dans le 11e arrondissement, possède deux plaques commémoratives de la Première Guerre mondiale : l’une dans le cimetière et l’autre sur la façade de l’église paroissiale. La seconde, plus intéressante, présente un modeste décor sculpté. Elle est financée par souscription. Quant à son dessin, il est l’œuvre de Marie-Pauline Vivian, une demoiselle de bonne famille. Il figure l’allégorie de la France, agenouillée, déposant des palmes sur les corps ensevelis des 25 enfants des Accates morts au champ d’honneur et marqués par la croix de l’Espérance ; à l’arrière-plan, le soleil de la Victoire darde ses rayons dorés. Deux vers de Victor Hugo (1802-1885) accompagnent la scène : « Ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie / Ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie. »

Monument aux morts des Accates
, marbre, 1920
Place Saint-Christophe, 11e arrondissement

Le motif est traduit en bas-relief la maison Cantini (Le Petit Marseillais, 22 avril 1920). En fait, la marbrerie de Jules Cantini (1826-1916) a été reprise et se nomme désormais Établissement Cantini – Vuagnat, Pollet & Cie successeurs. Le nom Cantini – bien connu à Marseille et dans la profession – ainsi que les prix glanés par Marius Cantini (1850-1913) apportent leur aura à la nouvelle entreprise.

Indicateur Marseillais, 1920, p.1123

Les noms des défunts sont inscrits sur deux colonnes sous le bas-relief. L’inauguration civile de la plaque, suivie d’une cérémonie religieuse, a lieu le dimanche 20 avril 1920.

lundi 16 mars 2026

Monument funéraire de Louis Rouffe (Émile Aldebert et Jules Cantini sculpteurs)

Le mime Louis Rouffe (1849-1885) connaît le succès, à l’Alcazar, en juin 1874, dans le rôle de Pierrot auquel il donne dimension tragique. Il devient dès lors un maître de la pantomime, adulé du public marseillais. Malheureusement atteint de tuberculose pulmonaire, il s’éteint prématurément, à l’âge de 36 ans, le 21 décembre 1885, après un dernier triomphe au Palais de Cristal.
Aussitôt, le président du syndicat de la presse marseillaise Horace Bertin (1842-1917) convainc l’ensemble des journaux locaux (Le Sémaphore de Marseille, Le Petit Marseillais, Le Petit Provençal, Le Bavard, Le Journal de Marseille, Le Soleil du Midi, Le Radical de Marseille, Le Mondain, La Méditerranée, L’Oursin, L’Étincelle, Le Masque, La Cannebière et La Petite Revue de Marseille) de doter le défunt d’un tombeau célébrant son souvenir et son talent par le biais d’une souscription. Les collègues de Rouffe s’associent au projet en offrant la recette d’une représentation exceptionnelle donnée en février 1886 au Palais de Cristal.
Au mois de mars, le comité organisateur adopte à l’unanimité le projet « d’une architecture aussi originale que gracieuse [constituant] un monument du plus heureux effet dans sa simplicité » (Le Petit Provençal, 25 mars 1886), soumis par Joseph Letz (1838-1890), Pour sa réalisation, l’architecte sollicite le sculpteur Émile Aldebert (1828-1924 – médaillon) et le marbrier Jules Cantini (1826-1916 – monument). L’édicule prend la forme d’un grand terme. Sur une gaine à section carrée, le profil de Louis Rouffe est encadré d’une palme et d’un rameau de laurier ; au-dessus, le buste de Pierrot aux yeux clos s’inscrit dans une mandorle en forme de pique portant la devise des mimes : « Dire tout sans paroles ». Finalement, l’inauguration du monument funéraire a lieu le 22 décembre 1886 au cimetière Saint-Pierre.

Émile Aldebert & Jules Cantini, Monument funéraire de Louis Rouffe, marbre, 1886
Cimetière Saint-Pierre, 10e arrondissement

mercredi 4 mars 2026

La Vierge de l’Immaculée Conception (Eugène Guillaume sculpteur)

Eugène Guillaume, La Vierge de l’Immaculée Conception, statue, plomb doré, 1857
Angle des boulevards Voltaire et de la Liberté, 1er arrondissement © Olivier Liardet

Le 8 décembre 1854, le pape Pie IX (1792-1878) proclame le dogme de l’Immaculée Conception, par la constitution apostolique Ineffabilis Deus. Mgr Eugène de Mazenod (1782-1861), évêque de Marseille et fondateur de la congrégation des Oblats de Marie-Immaculée en 1816, décide d’ériger un monument commémoratif en l’honneur du nouveau dogme, comme le font à la même époque Rome ainsi que plusieurs cités de la péninsule italique et des états germaniques catholiques.
Le 21 novembre 1855, le prélat adresse une lettre au maire de Marseille pour lui faire part de son intention. Le projet retenu, celui d’Henry Espérandieu (1829-1874), consiste en une colonne de marbre blanc surmontée d’une Vierge en plomb doré, fondue par Durand Frères d’après le modèle du grand prix de Rome Eugène Guillaume (1822-1905). L’iconographie emprunte à deux sources. La Vierge dorée évoque l’Apocalypse : elle piétine le serpent, symbole du péché originel qui règne sur le monde (globe), tandis que le croissant lunaire et la fleur de lys rappelle sa chasteté et sa pureté. Quant à la colonne constellée d’étoiles et de M mariaux, elle évoque les Litanies de la Sainte Vierge : dix d’entre elles sont gravées dans des cartouches polylobés.


Henri Espérandieu, Colonne de l’Immaculée Conception, marbre et plomb doré, 1857
Angle des boulevards Voltaire et de la Liberté, 1er arrondissement © Olivier Liardet


Éric Buyron (1837-1920), Monument de l’Immaculée Conception d’après Espérandieu, gravure, Revue générale de l’architecture et des travaux publics, 1879, vol.6, pl.16

Pour la marbrerie, l’architecte s’adresse à Jules Cantini (1826-1916), son collaborateur sur les chantiers de la cathédrale et de Notre-Dame de la Garde. La colonne, taillée en trois tronçons (base, fût et chapiteau) dans les carrières de Carrare, mesure environ 5 m de hauteur pour un diamètre maximal de 1,25 m. Arrivée d’Italie depuis plusieurs jours, elle est débarquée au bassin de carénage le 4 novembre 1857. Puis dans les ateliers du marbrier, l’ornemaniste Ferdinand Michel s’attelle à la sculpture décorative : le chapiteau de style roman avec ses quatre anges brandissant des couronnes de laurier et le fût de style byzantin avec ses gravures rehaussées d’or. Du 3 au 5 décembre, la colonne est amenée sur site, à l’extrémité du boulevard du Nord (auj. bd d’Athènes) et placée sur son socle en pierre de Crussol (Ardèche).


Éric Buyron, Monument de l’Immaculée Conception d’après Espérandieu, détail de la colonne, gravure, Revue générale de l’architecture et des travaux publics, 1879, vol.6, pl.17

Néanmoins, le court délai avant l’inauguration solennelle du 8 décembre 1857 empêche son achèvement total ; le décor ainsi que la dédicace du piédestal ne seront terminés qu’ultérieurement. Ce fait résulte de deux contraintes contradictoires, l’échéance de la consécration d’une part et la difficulté à réunir les fonds nécessaires à l’érection d’autre part. En effet, selon la Revue générale de l’architecture et des travaux publics, le budget total du monument commémoratif se chiffre à 45 745,80 francs. La statue (4 000 francs) ne représente qu’un neuvième du coût final alors que la marbrerie (8 000 francs) et la sculpture ornementale (8 100 francs) en constituent un tiers. Au début de 1859, l’évêque en appelle encore à la générosité des fidèles afin de solder la facture.


Louis-Amable Crapelet (1822-1867), Inauguration du monument élevé en l’honneur de l’Immaculée Conception, gravure, L’Illustration, 12 décembre 1857

En 1922, la colonne de l’Immaculée Conception doit céder son emplacement au futur escalier monumental de la gare Saint-Charles. Elle est alors transférée à l’angle des boulevards de la Gare (auj. bd Voltaire) et de la Liberté où elle fait toujours l’objet de dévotions le 15 août (Assomption) et le 8 décembre (Immaculée Conception).

Procession de la Vierge dorée, 15 août 2023

dimanche 25 janvier 2026

La vente après décès d’Ève Botinelly 2

Le vendredi 30 janvier 2026, l’étude Audap & associés effectuera, à l’Hôtel Drouot, la vente après décès d’Ève Botinelly (1933-2025), fille du sculpteur Louis Botinelly (1883-1962). Voici aujourd’hui un échantillon des pièces intéressantes de cette vente en lien avec Marseille :

Louis Botinelly, Gaby Deslys, médaillon, plâtre, Ø 55 cm, vers 1920
Lot 14 – estimation 300 / 500 € – vendu 700 €

À la mort de Gabrielle Caire dite Gaby Deslys (1881-1920), la famille sollicite Auguste Carli (1868-1930) pour décorer la tombe de la célèbre artiste de music-hall mais, trouvant le devis trop élevé, se tourne alors vers Botinelly. Celui-ci réalise un magnifique médaillon en marbre dont nous avons là le modèle.

Louis Botinelly, L’Asie, tête, plâtre, 55 x 35 x 44 cm, vers 1925-1927
Lot 36 – estimation 500 / 800 € – vendu 900 €

Cette tête est une étude pour l’allégorie principale des Colonies d’Asie, situées au pied de l’escalier monumental de la gare Saint-Charles en vis-à-vis des Colonies d’Afrique. Ces décors sont inaugurés par le président de la République Gaston Doumergue le 24 avril 1927.

Louis Botinelly, Les Activités de l’Afrique occidentale et Les Possessions indochinoises, médaillons, plâtre, 24 x 50 cm, vers 1930
Lot 7 – estimation 200 / 300 € – vendu 2 100 €

Ces épreuves sont la réduction des reliefs réalisés pour l’ornementation du pavillon de la Chambre de commerce de Marseille à l’Exposition coloniale de 1931, à Paris, et qui sont conservés au palais de la Bourse.

Louis Botinelly, La Loi et la Justice protégeant le Droit, groupe, terre cuite, 65 x 60 x 20 cm, vers 1933
Lot 18 – estimation 800 / 1 000 € – vendu 2 200 €

Cette œuvre est l’esquisse du groupe commandé par le département des Bouches-du-Rhône pour le salon d’honneur du tribunal de commerce de Marseille construit par Gaston Castel (1886-1971) et inauguré le 16 juillet 1933.

Louis Botinelly, Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus, maquette, plâtre, 53 x 37 x 18 cm, vers 1933
Lot 11 – estimation 300 / 500 € – vendu 200 €

Botinelly réalise plusieurs statues de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Celle-ci est l’une de ses préférées car elle a été conçue pour sa paroisse des Chutes-Lavies en 1933. Ici, la jeune carmélite ouvre les bras en croix et tient une rose dans chacune de ses mains.

Louis Botinelly, Saint Mathieu, statue, plâtre, 89 x 27 x 26 cm, vers 1937
Lot 34 – estimation 200 / 300 € – négocié hors vente par la DRAC PACA pour La Major

Cette œuvre est la maquette de l’un des quatre évangélistes commandés par Mgr Maurice Dubourg pour orner la croisée du transept de la cathédrale de La Major.

Louis Botinelly, Marie-Madeleine, statue, plâtre patiné, 103 x 30 x 26 cm, vers 1955
Lot 38 – estimation 500 / 800 € – vendu 400 €

Cette œuvre est le modèle au demi d’exécution de la statue en pierre conçue pour la basilique Sainte-Marie-Madeleine des Chartreux.

Louis Botinelly, La Victoire, bas-relief, plâtre patiné, 40 x 50 cm, vers 1955-1957
Lot 13 – estimation 300 / 500 € – vendu 600 €

En 11 juillet 1939, Botinelly remporte un concours pour l’érection d’un monument à la gloire du XVe corps d’armée qui, compte tenu du contexte historique, est enterré. Après-guerre, le sculpteur essaie de raviver la commande. Il y réussit enfin avec un autre projet beaucoup plus simple : une stèle avec une Victoire qui est inaugurée le 15 décembre 1957 dans la caserne du Muy (aujourd’hui déplacée à la caserne Audéoud).

Louis Botinelly, L’Étude, bas-relief, plâtre, 30 x 30 cm, vers 1959
Lot 10 – estimation 50 / 100 € – vendu 120 €

Ce relief s’inscrit dans la réalisation d’une série de douze bas-reliefs destinés à orner le pourtour de l’entrée de l’Immobilière des Bouches-du-Rhône et du Vaucluse, aujourd’hui Cité des association (93, La Canebière). Il s’agit du premier des panneaux sur le thème des métiers de l’architecture.

vendredi 26 décembre 2025

Les monuments marseillais à la gloire de la dynastie napoléonienne 2

Les portraits sculptés du couple impérial
Avec l’avènement de l’Empire le 18 mai 1804, le simple hommage à Bonaparte ne suffit plus. Il faut désormais un portrait officiel du souverain sur la façade de l’hôtel de ville, là où, sous l’Ancien Régime, plastronnait l’effigie de Louis XIV. Le conseil municipal entérine, le 8 juin suivant, la commande d’un buste en marbre de Napoléon Ier. Il charge, en outre, le préfet Antoine Clair Thibaudeau (23 avril 1803-10 juin 1814) de désigner le sculpteur, lequel réitère la confiance placée en Chardigny (1757-1813). L’œuvre est installée au printemps 1805 avant d’être inauguré solennellement le 1er janvier 1806. Par la suite, elle est retirée sous la Restauration au profit d’un nouveau Louis XIV et l’on perd sa trace.

Barthélemy Chardigny, Napoléon Ier, buste, marbre, 1805
Musée des Beaux-Arts de Marseille, S 59 © Vialle-Almodovar

Pourtant, il est très probable qu’il s’agisse du buste en hermès, haut de 90 cm, conservé dans les réserves du musée des Beaux-Arts. Ce dernier, considéré comme étant la partie sommitale de la colonne Bonaparte, ne correspond effectivement pas à la représentation donnée par Poise. Ici, pas de piédouche, pas de costume ![1]
En parfaits courtisans, les édiles phocéens proposent peu après d’ériger également une statue équestre en bronze au héros d’Austerlitz (2 décembre 1805). Celui-ci se montre très sensible à leur élan d’affection mais fait savoir qu’il ne souhaite « accepter leur hommage qu’à l’époque où les circonstances auront permis au commerce de Marseille de recouvrer son ancienne prospérité. »[2] De fait, ce projet reste lettre morte !
Après l’empereur, la ville entend honorer l’impératrice Joséphine en élevant sa statue[3] dans la nouvelle serre du jardin botanique dont elle est la marraine. Le 14 février 1806, l’omniprésent Chardigny soumet sa candidature et une esquisse en terre ; il s’engage, moyennant 10 135 francs, à exécuter l’œuvre sous dix mois. Une fois encore, la commande lui échoie bien que ses multiples chantiers en cours et les difficultés à s’approvisionner en marbre de qualité fassent craindre d’éventuels retards… avec raison ! Fin avril 1808, le conseil municipal s’irrite de n’avoir rien à inaugurer ou même à montrer lors de la prochaine visite officielle de Napoléon Ier. Sur ce, le sort s’acharne : le 16 mai 1808, le prix de Rome est arrêté pour une malversation datant de 1799 et déféré à Paris ; quant à son atelier, il est mis sous scellés. En attendant une éventuelle relaxe, Michel-Robert Penchaud (1772-1833) réalise plusieurs planches de la galerie de la grande serre en y incluant la future sculpture.

Michel-Robert Penchaud, Coupe de la galerie de la grande serre du jardin botanique, détail de la statue de Joséphine, dessin à encre, 1808
Archives municipales de Marseille, 78 Fi 346

Le temps s’écoule. Le conseil municipal se tourne alors vers Chinard (1756-1813) qui vient à Marseille le 28 juin 1809. Il ne trouve rien à sauver de l’ébauche en marbre et, opportunément, propose ses services pour une nouvelle statue d’après son propre modèle. En fin de compte, la répudiation de Joséphine, en décembre 1809, clôt définitivement le sujet de son hommage public.

L’obélisque de la place Castellane
À la même époque, les projets de réaménagement de la place Castellane[4] sont, à nouveau, l’occasion de célébrer le chef de l’État. Le directeur des travaux publics François Michault signe un projet d’obélisque au centre d’un bassin circulaire, daté et validé par la municipalité le 22 novembre 1808.

François Michault, Projet de l’obélisque pour la place Castellane, dessin aquarellé, 1808
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 1 F 192

L’architecte chiffre modestement son monument haut de 18 mètres à 17 500 francs. Sur l’avis du conseil des Bâtiments civils, les proportions sont revues à la hausse (27 mètres) pour obtenir une perspective satisfaisante depuis la porte d’Aix ; quant au budget, il croît démesurément (70 325,23 francs). Les édiles repoussent sa réalisation pour raisons financières. Un nouveau devis, dressé le 12 février 1810, se monte à 26 000 francs. Ce rabais s’explique principalement par la construction d’un obélisque maçonné d’une quarantaine d’assises plutôt que d’un assemblage en trois parties. Le projet est approuvé le 24 mai 1810. Le chantier, mené par le tailleur de pierre Pierre Blu, débute en 1811 ; en décembre 1812, les travaux sont achevés à l’exception des revêtements de marbre du piédestal… toujours pour des difficultés d’approvisionnement.

Anonyme, La place Castellane, gravure colorée, vers 1820-1830
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 2 Fi 397

La naissance du roi de Rome, le 20 mars 1811, incite le maire à modifier la dédicace en faveur du prince impérial lors du conseil municipal du 27 avril 1811. Sous la Restauration, l’obélisque est dédié au comte d’Artois, futur Charles X. Après 1830, il ne porte plus d’inscriptions. Enfin, en 1911, il est déplacé au rond-point de Mazargues pour céder la place Castellane à la fontaine colossale du marbrier Jules Cantini mais perd lui-même sa fonction de fontaine.

François Michault, Obélisque, 1811
Rond-point du Mazargues, 9e arrondissement © Xavier de Jauréguiberry

Aujourd’hui, l’intérêt pour ces monuments du Consulat et du Premier Empire s’avère patent. Les reliquats des quatre fontaines érigées sous le mandat du préfet Delacroix ont été classés Monuments historiques par décret préfectoral du 12 décembre 2022. Le 10 juin 2025, c’est au tour de l’obélisque de Mazargues d’obtenir la même protection. Dans cette dynamique positive, souhaitons que la Paix de Chinard suscite elle aussi l’attention de l’État ou, a minima, celle de la mairie afin qu’elle soit signalée comme remarquable par le biais d’un cartel !


[1] En revanche, ce buste est certainement celui qui coiffe la colonne Bonaparte sous le Second Empire… d’où la confusion.

[2] Arch. Mun., 1D35, délibération du 28 juillet 1806, p.45.
[3] Pour une étude plus approfondie de cette œuvre, cf. Joseph Billioud, « Une statue égarée de l’impératrice Joséphine », Marseille, n°33, octobre-novembre 1957, p.21-26.
[4] La place Castellane, créée en 1774, constitue alors l’extrémité méridionale du grand axe nord-sud partant de la porte d’Aix. Une fontaine y est érigée en 1786.

mardi 16 décembre 2025

Les monuments marseillais à la gloire de la dynastie napoléonienne 1

Je viens de publier un article dans le nouveau numéro (n°383, décembre 2025) de la revue Marseille intitulé Des Buonaparte à Napoléon Ier. Je vous propose donc ce texte, même si, à plusieurs reprises, j’aborde des monuments dont j’ai déjà parlé.

Revue Marseille n°283
Couverture et sommaire

Les monuments marseillais à la gloire de la dynastie napoléonienne
Sous le Consulat et le Premier Empire, la ville de Marseille érige plusieurs monuments et sculptures à la gloire de la dynastie napoléonienne. Les uns célèbrent les souverains (le consul Bonaparte, l’empereur Napoléon Ier, l’impératrice Joséphine et le roi de Rome) ; les autres célèbrent par des allégories les conquêtes (La Victoire) et les traités de paix (La Paix d’Amiens). Malgré les purges dues à la succession rapide des régimes politiques au XIXe siècle, des vestiges plus ou moins importants de ces ouvrages sont aujourd’hui encore visibles dans la cité phocéenne.

La fontaine Bonaparte
Charles Delacroix, premier préfet des Bouches-du-Rhône (2 mars 1800-23 avril 1803), lance, dès son installation à Marseille une campagne de travaux d’utilité publique et d’embellissement. Parmi ceux-ci, on compte un ensemble de quatre fontaines à la fois utilitaires (certaines sont dotés d’un abreuvoir ou d’un lavoir), décoratives (elles ornent de grands axes ou des places) et commémoratives (elles célèbrent Homère, Pierre Puget ou les héros de la peste de 1720). Toutefois, le premier de ces quatre monuments honore le général Bonaparte.
En effet, le conseil municipal qui vient de nommer le cours Bonaparte (9 janvier 1801 ; auj. cours Pierre-Puget) délibère – fortement incité par le préfet – de l’érection d’une fontaine sur ledit cours, au niveau de l’actuel carrefour avec le boulevard Notre-Dame, le 18 février 1801. Un budget de 5 000 francs est alloué à cet ouvrage : 2 400 francs pour la maçonnerie, la gravure des inscriptions et le transport d’une colonne antique de granit offerte par la ville d’Aix-en-Provence ; 2 600 francs pour le marbre, la taille d’un buste de proportions semi-colossales et de reliefs ornementaux. La commande de la statuaire échoit à Barthélemy Chardigny (1757-1813), seul artiste résidant sur place pouvant se prévaloir d’un grand prix de Rome de sculpture. Le chantier débute le 13 novembre 1801 et s’achève en juillet 1802.

Pierre Poize, Médaille commémorative de la fontaine dédiée à Bonaparte Premier Consul, revers, or, 1802
Cabinet des Monnaies et Médailles de Marseille, Inv.2021-0-48 
© J. Françoise

En même temps, l’Hôtel des Monnaies de Marseille frappe une médaille gravée par Pierre Poize (1760-1846) commémorant l’édification du monument[1] : l’avers figure le profil du Premier Consul tandis que la colonne Bonaparte apparaît sur le revers. Cette médaille constitue une source précieuse pour connaître l’allure de l’édicule qui, très rapidement, a été modifié. Dès 1814, une fleur de lys dorée se substitue au buste au sommet de la colonne. En 1816, les inscriptions sont effacées. En 1818, la fontaine est détruite et la colonne transférée au sommet du jardin de la Colline. Puis, en 1858, le chapiteau ionique est remplacé par un chapiteau corinthien afin d’y replacer un portrait de Bonaparte... lequel disparaît à la chute du Second Empire ; depuis 1873, l’effigie de Pierre Puget, par Jean-Joseph Foucou (1739-1821), y trône quoique masqué par la frondaison des arbres. En définitive, il ne subsiste aujourd’hui de la fontaine d’origine que le fût en granit de la colonne !

Les allégories de la Victoire et de la Paix
Delacroix imagine également un monument en pendant, à l’autre extrémité du cours, sur la place Saint-Ferréol (auj. place Félix-Baret). Le 6 décembre 1801, il dévoile en détail son projet de fontaine de la Victoire, dite aussi de la Paix victorieuse : L’allégorie, appuyée sur un bouclier orné du médaillon de Bonaparte, brandit un rameau d’olivier et commande la paix à l’Europe. Les archives municipales conservent un dessin de Chardigny sans pouvoir déterminer s’il a inspiré le commanditaire ou s’il illustre son programme iconographique.

Barthélemy Chardigny, Fontaine de la Victoire, dessin à l’encre et au lavis, 1801-1802
Archives municipales de Marseille, ancienne cote PR60 © R. Demongé

Le 24 janvier 1803, un arrêté préfectoral entérine la commande dont le budget enfle peu à peu[2] à cause des désirs somptuaires des édiles et de la reprise de la guerre avec le Royaume-Uni, le 13 mai 1803, qui engendrent des surcoûts et des retards – notamment dans l’approvisionnement en marbre de Carrare – si bien que le chantier n’est toujours pas achevé en 1809. Finalement, le projet est abandonné alors que le modèle en plâtre de Chardigny attend sa traduction en pierre depuis 1805. L’allégorie néoclassique s’est assagie par rapport au dessin initial : elle a perdu ses ailes et sa pose a gagné en hiératisme. Tout compte fait, elle est installée dans la niche latérale de l’escalier d’honneur de l’hôtel de ville où elle se trouve toujours. Néanmoins, le profil de Bonaparte a été grossièrement martelé et effacé du bouclier de la Victoire.

Barthélemy Chardigny, La Victoire, statue, plâtre, 1805
Hôtel de ville de Marseille, 2e arrondissement

Parallèlement à la commande de la fontaine de la Victoire, Charles Delacroix sollicite le statuaire lyonnais Joseph Chinard (1756-1813) pour l’érection d’un temple célébrant la Paix d’Amiens (25 mars 1802) qui augure un retour de la prospérité économique. L’artiste conçoit très rapidement un piédestal symbolisant le sanctuaire de Janus dont les portes restaient closes en temps de paix surmonté d’une allégorie assise brandissant un rameau d’olivier et entourée par les génies de l’Agriculture et du Commerce.

Joseph Chinard, Base d’un monument à la Paix, plâtre, vers 1801-1804
Paris, Musée du Louvre, département des Sculpture, Inv. RF 1504
© Musée du Louvre, Dist. GrandPalaisRmn / P. Philibert

L’esquisse en terre cuite figure ainsi au Salon de 1802 (n°411) qui ouvre au public le 2 septembre. Malheureusement, faute de crédits, le préfet renonce au temple et à la partie inférieure du monument dès le mois de mai 1803. Pour sa part, Chinard déménage à Carrare afin de sélectionner son bloc de marbre et de tailler son œuvre sur place ; le 7 août 1805, il annonce au conseil municipal son achèvement ainsi que son envoi à Marseille. Il faut cependant attendre 1809 pour la voir positionnée au centre de la fontaine de la place Saint-Ferréol, à l’emplacement initialement prévu pour la Victoire de Chardigny. Depuis, la statue a beaucoup bougé pour atterrir, en 1984, sur la place du Marché des Capucins.

Joseph Chinard, La Paix, statue, marbre, 1809
Marché des Capucins, 1er arrondissement


[1] Le 29 juin 1802, le conseil municipal délibère de frapper 10 médailles d’or, 100 d’argent et 400 de cuivre (Arch. Mun., 1D32, p.54R et 54V, délibération du 10 messidor an X) mais une note manuscrite de Poize déclare que furent frappées 5 médailles d’or, 100 d’argent et 200 de cuivre (Arch. Mun., 17T48, Joseph Laugier, Catalogue des monnaies, médailles, jetons, etc. appartenant au Cabinet numismatique de Marseille, 1860, p.59). Soit Poize commet une erreur, soit une seconde commande a été passée.
[2] En 1806, le budget est de 48 610 francs : 25 544 francs pour la fontaine (dont 12 000 francs pour la statue de la Victoire) et 23 066 francs pour l’aménagement de la place. Cf. Étienne Parrocel, Les Beaux-Arts en Provence, Paris, 1889, p.80.