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dimanche 23 juin 2024

La Toilette de bébé (Raymonde Martin et Constant Roux sculpteurs)

Jeudi dernier, j’ai acheté à l’hôtel Drouot un petit groupe (H. 17 cm) en terre cuite de la sculptrice marseillaise Raymonde Martin (1887-1977). Provenant de la collection de Jacques et Michèle Ginepro, grands amateurs de sculptures, il était intitulé dans le catalogue de vente La Toilette de bébé (lot 255, Audap & associés, 20 juin 2024). 

Raymonde Martin, La Toilette de bébé, terre cuite, 1921-1922
Collection personnelle

L’artiste en a tiré un bronze don un exemplaire était vendu dans la même vente (lot 256, Audap & associés, 20 juin 2024).

Raymonde Martin, La Toilette de bébé, bronze, 1921-1922
Collection Gaston Marie Martin

L’œuvre représente une mère en train de laver les fesses de son enfant. La pose du bébé, les pieds en l’air et la tête renversée, est originale et amusante. Les boulettes d’argile écrasées de la chevelure ou de la robe désignent une étude prise sur le vif. En effet, il s’agit d’une esquisse pour l’envoi de Raymonde Martin au Salon de 1922 : n°3514- Mère et enfant, groupe plâtre. Sur l’œuvre finale, on note quelques différences, notamment au niveau de la coiffure.

Raymonde Martin, Mère et Enfant, plâtre, 1922
Photographie, collection Gaston Marie Martin

Si j’ai acquis cette sculpture – outre le fait que Raymonde Martin est une artiste rare sur le marché de l’art – c’est qu’elle fait écho à une autre terre cuite de ma collection… Quelque vingt-cinq années plus tôt, Constant Roux (1865-1942) a abordé le même sujet.

Constant Roux, La Toilette de bébé, terre cuite, circa 1895
Collection personnelle

Constant Roux et sa compagne Joséphine Signoret (1869- ?) sont les jeunes parents du petit Paul, dit Paolo, Roux (1894-1902) au moment où le sculpteur part pour la Villa Médicis. Le sujet de la maternité est donc autobiographique et lui inspire le groupe Maternité, son envoi de Rome de première année (1896). La petite terre cuite (H. 20 cm) n’en est sans doute pas une esquisse. En revanche, le motif pittoresque d’une mère ou d’une nourrice torchant un bébé correspond certainement à une scène domestique vécue.
Constant Roux a tiré un plâtre de cette œuvre amusante et l’a éditée en bronze.

Constant Roux, La Toilette de bébé, plâtre patiné, vers 1895
Collection particulière

Constant Roux, La Toilette de bébé, bronze, vers 1895
Exemplaire vendu à Saint-Raphaël (Var Enchères, lot 45) le 15 décembre 2022

dimanche 27 août 2023

Formation et carrière des sculptrices marseillaises aux XIXe et XXe siècles - 5 et fin

Après la Seconde Guerre mondiale, le nombre des sculptrices marseillaises demeure confidentiel mais la nouvelle génération se montre ambitieuse : elle convoite le très officiel grand prix de Rome, bien que celui-ci ait perdu de son prestige.
La première demoiselle à atteindre ce but est Brigitte Baumas (1937-2014). Élève de Louis Leygue (1905-1992) à l’École nationale supérieure des beaux-arts, elle remporte le 1er second prix de Rome en 1961 alors que son compagnon, le sculpteur marseillais André Barelier (1934-2021), obtient le grand prix avec son bas-relief La Naissance du jour. Les amoureux partent ensemble pour la ville éternelle où ils se marient. Brigitte Baumas garde cependant son nom de jeune fille comme nom d’artiste, sans doute pour se démarquer de l’œuvre de son époux. Pour autant, elle semble s’effacer derrière lui et abandonner l’idée d’une carrière importante. En effet, on ne lui connaît qu’une commande publique, passée dans le cadre du 1% artistique lors de son séjour à la Villa Médicis, avant son mariage : le décor de l’Institut de Pédiatrie et de Rééducation fonctionnelle de Marseille. Elle se contente de l’édition de quelques statuettes en bronze, de dessins et de lithographies montrant l’intimité des modèles dans l’atelier, dans le même style hyperréaliste que développe André Barelier :

Brigitte Baumas, Femme assoupie dans un fauteuil, bronze

Brigitte Baumas, Femme aux seins nus endormie, pastel, 1984

Brigitte Baumas, Femme au ficus, lithographie

Le cas d’Anne Poirier (née en 1941) est plus intéressant. Petite-fille de Louis Houllevigue (1863-1944), professeur à la faculté des sciences de Marseille, et fille d’Étienne Houllevigue (1910-1992), directeur de la chambre de commerce de Marseille, elle apprend le dessin auprès de Marguerite Allar (1899-1974) à l’Académie Allar comme de nombreuses jeunes femmes de la grande bourgeoisie. Elle poursuit des études d’histoire de l’art à la Sorbonne tout en fréquentant l’École des arts décoratifs de Paris. En 1967, elle concourt pour le prix de Rome sans être passée par l’École nationale supérieure des beaux-arts ; elle remporte le grand prix avec son puissant relief Le Triomphe de la mort.

Anne Houllevigue, Le Triomphe de la mort, bas-relief, plâtre, 1967
Prix de Rome réservé de 1965, décerné en 1967 © Ensba

Anne Houllevigue épouse, à Rome, le sculpteur Patrick Poirier (né à Nantes en 1942), rencontré aux Arts décoratifs de Paris, et fait carrière sous le nom d’Anne Poirier. Le couple travaille désormais à quatre mains et construit une œuvre originale basée sur le thème de la mémoire. Tour à tour, plasticiens, peintres, architectes et archéologues, les époux Poirier reconstituent en miniature les ruines de sites antiques ou utopiques, interrogent le passé, questionnent la civilisation sur son devenir.

Anne et Patrick Poirier, Ostia antica, 1972 © photo Aurélien Mole

Anne et Patrick Poirier, La Voie des ruines noires, 1976 © photo Aurélien Mole
Il s’agit-là d’une évocation de la Domus aurea, villa de l’empereur Néron, et de l’incendie de Rome de l’an 64.

Anne et Patrick Poirier, Ruines d’Égypte, surtout en biscuit, 1978
Musée national de la Céramique, Sèvres

Une troisième artiste, Odette Singla (Paris, 1926 – Marseille, 2016), obtient un second prix de Rome de gravure en médaille en 1957. Elle s’installe dans la cité phocéenne en 1958, lorsqu’elle est nommée professeure de dessin à l’école des beaux-arts et d’architecture de Marseille. Parallèlement à son activité d’enseignante, elle produit de nombreuses médailles éditées par la Monnaie de Paris (La Provence, 1961 ; Saint-Victor de Marseille, 1967 ; La mode, 1973…) ; L’Oiseau de feu, édité en bronze en 1966, est également édité en pate de cristal par la maison Daum. À côté de cela, elle réalise des ouvrages plus monumentaux comme une fresque (14 x 2 m) pour le mess des ingénieurs au barrage EDF de Saint-Estève Janson ou le Monument au maréchal Leclerc, inauguré le 18 mai 1975 à l’occasion du congrès de la 2e D.B. à Marseille.

Odette Singla, plateau de médailles variées, bronze
Cabinet des médailles de Marseille © photo Sylvain Borzillo

Odette Singla, L’Oiseau de feu, médaille, pate de cristal Daum
Académie de Marseille

Odette Singla, Monument au maréchal Leclerc, granit de Sidobre (H. 3 m) et médaille bronze (D. 0,80 m), 1975
Avenue du maréchal Leclerc, 3e arrondissement

En 1977, Odette Singla reçoit les palmes académiques et, l’année suivante, est élue à l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Marseille. Aujourd’hui encore, elle demeure la seule artiste femme reçue comme membre résidente par cette institution quasi tricentenaire.
Toutefois, avec ce début de XXIe siècle, les choses évoluent permettant aux sculptrices marseillaises une ultime conquête : la reconnaissance ! En 2010, deux d’entre elles – Berthe Girardet (1861-1948) et Raymonde Martin (1887-1977) – ont été choisies pour rebaptiser une rue, la première dans le 3e et la seconde dans le 13e arrondissement.

Rue Berthe Girardet, sculptrice

La publication de Marseillaises, vingt-six siècles d’histoire (Édisud, 1999) et du Dictionnaire des Marseillaises (Éditions Gaussen, 2012 ; réédition augmentée, 2024) a permis de redécouvrir de nombreuses artistes, notamment sculptrices. Enfin, Anne Poirier a été élue à l’Académie des Beaux-Arts le 23 juin 2021 et siège désormais sous la coupole de l’Institut de France ; le 3 avril 2023, c’est au tour de l’Académie de Marseille d’offrir un fauteuil de membre correspondant (pour deux) au couple Poirier.

Anne Poirier, membre de l’Institut © photo Juliette Agnel

Réception d’Anne et Patrick Poirier comme membres correspondants
à l’Académie de Marseille le 3 avril 2023
Il est à noter que le père et le grand-père d’Anne Poirier furent tous deux membres résidents de ladite Académie. C’est beau une tradition qui se perpétue de père en fille !

lundi 27 février 2023

Formation et carrière des sculptrices marseillaises aux XIXe et XXe siècles - 4

Berthe Girardet, Sérénité, bas-relief, béton moulé, 1931
Allée Ray Grassi, 8e arrondissement

Il est vrai que la municipalité marseillaise ne fait rien pour encourager ses ressortissantes. À quelques exceptions près[1], elle ne finance pas les études artistiques des demoiselles et en particulier des sculptrices. De plus, celles-ci n’obtiennent ni achat, ni commande. Le premier monument réalisé par une femme et installé dans l’espace public phocéen est un don de Berthe Girardet accepté par le conseil municipal le 18 novembre 1930[2] !

Raymonde Martin, Le Gros souper, groupe, terre cuite peinte, s.d.
Musée provençal de Château-Gombert, 13e arrondissement

Raymonde Martin, L’Oratoire, groupe, terre cuite peinte, s.d.
Collection des descendants de Sartorio

Raymonde Martin qui délaisse le grand art vers 1923 va, petit à petit, se lancer dans une production de santons modelés et peints qu’elle vend, après la Seconde Guerre mondiale, à la foire de Noël. Il s’agit pour elle d’un complément de revenu à son salaire d’infirmière. Ses personnages miniatures, d’une touche originale presque grossière, débordent d’humour. Son Gros souper – qui illustre plus précisément les Treize desserts – est une scène pleine de détails truculents. Souvent, elle imagine ses saynètes au milieu d’une architecture comme pour ses tricoteuses assises au pied d’un oratoire. Les amateurs ne s’y trompent pas et s’arrachent ses petits groupes. De fait, nombre de Marseillaises pratiquent la sculpture à travers l’activité populaire autant que saisonnière de santonnière[3] : les sœurs Augustine (1850-1928) et Marie Monin (1858-1931), Madeleine Guinde (1886-1962), les sœurs Lyda (1882-1975) et Marguerite Gastine (1893-1966)...

Madeleine Guinde, La Vendeuse de fraises & La Vendeuse de nougats, de miel et de dattes, santons habillés, s.d.
Musée provençal de Château-Combert, 13e arrondissement

Lyda ou Marguerite Gastine, Le Rémouleur, santon en faïence, années 1930

Car, malgré la création d’une classe de sculpture ouverte aux jeunes filles de toutes conditions, la sociologie des étudiantes reste inchangée dans la première moitié du XXe siècle : elles sont toutes issues d’une bourgeoisie aisée. Leurs familles les laissent s’adonner à leur passion et à exposer une ou deux fois pendant leur formation ; puis, la pression sociale les éloigne du monde de l’art. Ainsi, les catalogues de l’Association des artistes marseillais témoignent-ils de ces carrières éphémères : Yvonne-Gabrielle Boucher (1912, n°322, Monsieur Charles Vincens, buste), Jeanne Melot (1912, n°330, Martégale, buste plâtre ; 1921, n°392, Portrait de fillette), Danis Guerrier (1894-1978 – 1914, n°396, M. X…, buste ; 1919, n°316, Le Colonel G., buste), Marie-Caroline Beaudevin (1919, n°309, Le Docteur R. B. de Lyon, buste terre cuite et n°310, Silhouette de Mme A.-J. V., pâte à modeler), Henriette Roche (1921, n°393, Portrait de Mlle X., buste terre cuite et n°394, Mignon, statuette terre cuite)…

Étiennette Gilles, Torse d’après la bosse, dessin, 1er prix, 1916
Archives municipales de Marseille, 26 Fi 4341

Étiennette Gilles, Le Christ à la couronne d’épines, dessin, vers 1921
Musée de Notre-Dame de la Garde

Dans l’Entre-deux-guerres, deux femmes réussissent néanmoins à s’affirmer en tant qu’artiste. La première s’appelle Étiennette Gilles (1894-1981). Élève de l’école des beaux-arts pendant la Première Guerre mondiale, elle se forme exclusivement au dessin et à la peinture. Elle y obtient plusieurs récompenses dont un 1er prix pour un torse d’après la bosse en 1916. Son goût pour la sculpture est plus tardif : elle s’y initie dans l’atelier de Paul Gondard vers 1920. Dès lors, elle mène de front une carrière de peintre, d’illustratrice et de sculptrice. Elle expose pour la première fois en 1921, successivement à Paris au Salon de l’art chrétien et à Marseille à l’Association des artistes marseillais. Elle présente aux deux exhibitions les mêmes œuvres statuaires : Le Christ à Getsémani (c’est-à-dire au Jardins des Oliviers) et Virginité. Un critique remarque la jeune femme : « Ce Christ est sa première œuvre en sculpture et il est impossible de ne pas être frappé, de l’intensité d’expression qui s’en dégage ; il semble bien contempler, dans sa pensée infinie, toute la douleur humaine, toutes les douleurs, et en souffrir lui-même humainement. »[4] Le dessin du Christ à la couronne d’épines, réalisé à la même époque, répond également à cette description. Par la suite, elle alterne les techniques, montant sporadiquement de la sculpture : buste du Docteur Max Gilles (Association des artistes marseillais, 1923, n°134), Portrait (Société des artistes provençaux, sculpture, n°123), Mistral[5] ainsi que Clochettes marseillaises et L’Amour des livres (Salon Rhodanien, 1933, n°218 à 220), buste d’Émile Ripert (Salon artistique de 1941, n°217). Hélas, malgré une œuvre sculptée plus abondante que pour d’autres consœurs, aucune de ses sculptures n’est localisée à l’heure actuelle.

Fabienne Bérengier, Esclave d’après Michel-Ange, dessin au fusain, 1921
Archives municipales de Marseille, 26 Fi 4767

Fabienne Bérengier, La Danse, bas-relief, plâtre, 1928
Archives municipales de Marseille, 124 Fi : fonds Fabienne Bérengier

Fabienne Bérengier, Le Faune, statue, pierre, vers 1930
Archives municipales de Marseille, 124 Fi : fonds Fabienne Bérengier

Toutefois, la personnalité féminine qui s’impose dans le microcosme sculptural phocéen est Fabienne Bérengier (1900-1975). Comme Étiennette Gilles, elle débute ses études artistiques durant la Grande Guerre à l’école municipale des beaux-arts où elle a pour professeur de sculpture Henri Raybaud (1879-1942). Douée, elle remporte de nombreuses récompenses comme un 1er prix ex aequo pour un Esclave d’après Michel-Ange (1475-1564) au fusain en 1921. Ses premières œuvres empruntent à l’esthétique à la mode – l’art déco – propre à séduire les commanditaires privés : La Danse (bas-relief plâtre, 1928), Le Faune (statue pierre, vers 1930) et des portraits… Elle montre ses productions dans les Salons locaux ou parisiens[6] et dans des expositions privées au côté de son amie peintre Marguerite Allar (1899-1974).

Fabienne Bérengier, Chats, groupe plâtre, vers 1930
Archives municipales de Marseille, 124 Fi : fonds Fabienne Bérengier

Marguerite Allar, Nature morte aux Chats, vers 1932
Collection des descendants de Marguerite Allar

Fabienne Bérengier donne des formes pour la faïencerie marseillaise de Saint-Jean-du-Désert, notamment un groupe de Chats reproduit en céramique émaillée noire. Par ailleurs, elle reçoit une importante commande de la Chambre de commerce : la réalisation des dioramas du nouveau musée colonial de Marseille qui ouvre ses portes en 1935. Après la Second Guerre mondiale, elle réalise une statue de Saint Jean-Eudes pour la basilique du Sacré-Cœur de Marseille et des bustes pour le musée provençal de Château-Gombert.

Fabienne Bérengier, L’Afrique occidentale française, diorama, 1935
Archives municipales de Marseille, 124 Fi : fonds Fabienne Bérengier

Fabienne Bérengier, Soudanaise, statue, 1935
Archives municipales de Marseille, 124 Fi : fonds Fabienne Bérengier

Fabienne Bérengier, Saint Jean-Eudes, statue, plâtre, vers 1951
Basilique du Sacré-Cœur, 81 avenue du Prado, 8e arrondissement

Fabienne Bérengier, Pierre Puget, buste, pierre, 1959
Musée provençal de Château-Gombert, 13e arrondissement

Parallèlement à sa carrière d’artiste, elle enseigne la sculpture à l’Académie Marguerite Allar ; le curé de Saint-Lucien des Goudes (8e arrondissement) confie à ses élèves – sous sa supervision – la réalisation des statues en terre cuite qui décorent aujourd’hui encore la chapelle. Enfin, elle expose ses œuvres dont le style s’épure vers l’abstraction jusqu’à sa mort.

Fabienne Bérengier dans son atelier avec un modèle, photographie, vers 1950

Exposition Fabienne Bérengier à la galerie Stammegna, 1970
Archives municipales de Marseille, 124 Fi : fonds Fabienne Bérengier


[1] AMM 1D166, p.115-116, délibérations du 21 décembre 1897 : École des beaux-arts de Paris. Demande de bourses et subventions.
La peintre Flore Jartoux, future épouse Froment, est la première femme à obtenir une subvention municipale (1 200 francs) dont elle demande le renouvellement.
[2] AMM 721 W 88 : Propositions de dons et legs d’œuvres d’art.
[3] Cf. Catherine Marand-Fouquet, « Santonnières (les) », Dictionnaire des Marseillaises, 2012, p.316-317.
[4] Anonyme, « Bustes de Sculpteurs », Revue moderne des arts et de la vie, 30 mars 1921, p.21.
[5] Il s’agit du buste de Frédéric Mistral (1830-1914) qui participe au concours pour l’érection d’un monument au prix Nobel de littérature sur le plateau Longchamp. En juillet 1931, Louis Botinelly (1883-1962) remporte le concours ; Étiennette Gilles, classée troisième, reçoit une prime de 500 francs.
[6] Fabienne Bérengier fréquente le Salon de la Société des artistes français : Nausicaa (statuette plâtre, n°3273, 1930), Le Printemps (buste plâtre, n°3469, 1934), Départ de course – natation (statue plâtre métallisé, n°3274, 1936).

mercredi 22 février 2023

Formation et carrière des sculptrices marseillaises aux XIXe et XXe siècles - 3

À la Belle Époque, les filles de la grande bourgeoisie ont l’habitude de se retrouver dans des ateliers privés pour s’initier aux arts. Les cours de dessin de Fernande de Mertens et d’Hélène Maistre-Nicolaïdès[1] (1858- ?) sont les plus recherchés. Un seul cours cependant propose un apprentissage de la sculpture ou, plus vraisemblablement, du modelage : Mathilde Klenlo professe cette discipline de 1889 à 1898 avant de se reconvertir, sans doute faute de demande, dans l’enseignement de la peinture en 1899. 
Les sœurs Mathilde et Olga Klenlo sont issues de l’élite germanique installée à Marseille où elles exercent leurs multiples talents artistiques entre 1888 et 1911. En effet, elles peignent à l’huile ou à l’aquarelle, font de la céramique et de la photographie, sculptent. Dans ce domaine, Mathilde revendique d’ailleurs pour maître un obscur statuaire du nom de Jean Salguéda, figurant dans l’Indicateur marseillais de 1888 à 1890. C’est dire le bref laps de temps écoulé entre son statut d’élève et celui de professeur !

Album photographique sur les ateliers de peintres marseillais – Mathilde Klenlo
Vente Leclère (lot 61), Marseille, 24 avril 2010
Le buste présenté sur une colonne pourrait être celui de Mlle Papillon.


Les jeunes femmes fréquentent assidument les expositions de l’Association des artistes marseillais où elles montrent leurs productions variées. Si Olga présente un cache-pot modelé en barbotine et intitulé Pavots (n°357) en 1890, c’est surtout Mathilde qui s’illustre dans la sculpture : Mignon (buste, n°305), Jeune femme (n°306) et Mlle X. (n°307) en 1889 ; Moissonneuse (terre cuite, n°353), Mlle Papillon (terre cuite, n°354) et Zezette L, portrait (terre cuite, n°355) en 1890 ; Napolitain (n°478), Napolitaine (n°479) et L’Huveaune (n°480) en 1891 ; Iris et liseron (terre peinte, n°458) en 1892. Pour autant, les critiques ne s’intéressent guère à ses talents de sculptrice ; en revanche, ils vantent qualités d’aquarelliste. Finalement, au fil des expositions, elle répond aux attentes de ses admirateurs et n’exhibe plus que des paysages à l’aquarelle.

Mathilde Klenlo, Rocher en Provence[2], aquarelle, vers 1894-1895
Collection particulière

Au début du XXe siècle, l’école municipale des beaux-arts reprend la main en ouvrant une classe de sculpture pour les demoiselles en 1903, avec Valentin Pignol (1863-1912) pour mentor. Très vite, de fortes personnalités, aptes à rivaliser avec leurs condisciples masculins, surgissent. Le palmarès du concours Delanglade en témoigne… Charles Delanglade (1870-1952) fonde, en 1907, un prix annuel de composition ornementale sur programme ouvert aux élèves des deux sexes. Une dotation de 200 francs, à partager en quatre prix, gratifie les lauréats du concours. Pour la première fois, hommes et femmes s’affrontent talent contre talent… et les jeunes filles ne déméritent pas ! Elles se situent régulièrement en tête du classement. Par exemple, l’épreuve de 1908 – Un foyer de cheminée – couronne Raymonde Martin (1887-1977) ; quant à Augusta Boëry (1884-1966), elle reçoit une mention à défaut d’être primée.

Antoine Sartorio, Augusta Boëry, tête, marbre, 1912
Collection des descendants de Sartorio

Augusta Boëry paraît particulièrement douée pour la sculpture. Elle remporte de nombreux prix dans la classe de Pignol. Le concours Cantini de la tête d’après nature semble être son exercice de prédilection ; elle y brille quatre années consécutives, de 1905 à 1908[3]. Malheureusement, les espoirs que son talent laissaient entrevoir restent finalement à l’état de germe. Si elle monte à Paris pour y poursuivre ses études à l’École nationale supérieure des beaux-arts, elle délaisse rapidement l’ambition d’une carrière personnelle au profit de celle de son futur époux, Antoine Sartorio[4] (1885-1988). De fait, la famille qui a sauvegardé intact l’atelier du statuaire à Jouques (Bouches-du-Rhône) ne conserve aucune œuvre dessinée ou sculptée de sa femme !

Raymonde Martin [de profil] dans l’atelier de Laurent Marqueste
à l’École nationale supérieure des beaux-arts, photographie, vers 1911-1913
Collection Gaston Marie Martin

2e 2nde médaille de Martin Raymonde au concours de composition décorative du 19 novembre 1912
Collection Gaston Marie Martin

Pour sa part, Raymonde Martin ne manque pas d’ambition. En 1910, elle intègre l’atelier de Laurent Marqueste (1848-1920) et ne tarde pas à remporter des médailles dans divers concours de l’école. Au demeurant, le grand prix de Rome de sculpture remporté par Lucienne Heuvelmans (1881-1944) en 1911 la conforte dans son choix de carrière ; d’ailleurs, elle accompagne sa camarade à la Villa Médicis comme pour s’encourager. Plus tard, en 1913, elle fait ses débuts au Salon de la Société des artistes français.

Raymonde Martin, Jeune fille et enfant, groupe, plâtre, Salon de 1914 (n°4097)

Raymonde Martin, Maternité, groupe, plâtre, Salon de 1920 (n°3279)

Raymonde martin, Mère et enfant, groupe, plâtre, Salon de 1922 (n°3514)
Photos, collection Gaston Marie Martin

Son travail est récompensé au Salon de 1920. Sa Maternité remporte une mention honorable, un encouragement spécial d’un montant de 500 francs et le prix Palais de Longchamp (fondation Bartholdi) doté de 400 francs. Ce succès lui ouvre les portes de la commande publique : elle reçoit successivement la commande de deux monuments aux morts, celui de Néris-les-Bains et celui des Andelys.

Raymonde Martin, Monument aux morts de Néris-les-Bains, bas-reliefs, marbre, 1923
Inauguré à Néris-les-Bains (Allier) le 28 septembre 1924
Classé Monument historique par arrêté du 28 décembre 2021

Sa carrière semble lancée. Mais, coup de théâtre ! Du jour au lendemain, elle abandonne tout. Selon la tradition familiale, elle aurait sollicité l’appui de Sartorio pour obtenir un travail sur le chantier de l’opéra de Marseille reconstruit notamment par l’architecte Gaston Castel (1886-1971)… en vain. Comprenant qu’en tant que femme il lui faudrait sans cesse justifier ses compétences, elle quitte la vie d’artiste pour rendosser l’habit d’infirmière qu’elle avait porté pendant la Première Guerre mondiale.


[1] Les deux enseignantes possèdent un profil similaire. L’une comme l’autre est étrangère (Mertens est née à Bruxelles, Nicolaïdès à Beyrouth), membre de l’élite phocéenne (Mertens est baronne, Nicolaïdès fille de négociant fortuné) et mariée à un peintre professant le dessin à l’école des beaux-arts (Pierre Jean et Louis Maistre). Elles inspirent la confiance quant à leur honorabilité et leurs compétences.
[2] Il s’agit vraisemblablement d’un paysage aux alentours de la Fontaine d’Ivoire, à Marseille. C’est un site que Mathilde Klenlo peint à plusieurs reprises dans les années 1894-1895.
[3] Le palmarès est régulièrement reproduit dans le bulletin municipal.
Archives municipales de Marseille (désormais AMM) 1C12, 30 juillet 1905, p.301 : 1er prix avec éloge / 1C13, 29 juillet 1906, p.282 : rappel de 1er prix avec éloge / 1C14, 11 août 1907, p.758 : prix Cantini ex-aequo / 1C15, 7 août 1908, p.291 : rappel de prix Cantini.
[4] Antoine Sartorio épouse Augusta Boëry à Menton (Alpes-Maritimes) le 16 novembre 1912.