jeudi 9 juillet 2020

Immeuble des 1-3-5 boulevard Eugène Pierre (Dominique Turcan sculpteur ?)

Voici une notice rédigée par mon amie Florence Marciano pour l’exposition photographique Tête à tête, portraits de façades marseillaises, organisée par l’association ESSoR à la Préfecture des Bouches-du-Rhône pour les Journées du Patrimoine de 2007.

Immeuble des 1-3-5 boulevard Eugène Pierre, 5e arrondissement
© Xavier de Jauréguiberry

En décembre 1846, Dominique Turcan, entrepreneur-maçon et tailleur de pierre, achète le terrain situé à l’angle des axes Eugène Pierre et Devilliers pour y bâtir cinq maisons mitoyennes. Elles sont effectivement construites et terminées en 1848 pour être immédiatement vendues aux enchères : « cinq maisons terminées, le gros œuvre, reste les finitions. » Le cahier des charges est peu détaillé : on sait seulement qu’elles sont en pierre de taille, mais on peut constater leur qualité et supposer dès lors qu’il en est l’auteur.
La construction en elle-même est banale. Cependant, la sculpture du pan coupé est abondante, organisée en plusieurs registres qui se répondent et surtout parlante. Son rôle décoratif est secondaire ou plutôt à prendre au second degré puisqu'il s’agit de tout un discours, illustré et même commenté, sur le statut de l’architecte et du sculpteur au milieu du XIXe siècle.

Dominique Turcan ?, Léonard de Vinci et Michel-Ange, vers 1848

Dominique Turcan ?, Homme aux rouflaquettes, vers 1848
Immeuble des 1-3-5 boulevard Eugène Pierre, 5e arrondissement
© Xavier de Jauréguiberry

Tout d’abord, les consoles du balcon accueillent des bustes, décor traditionnel, mais on a ici des portraits : on reconnait Léonard de Vinci (1452-1519) à gauche et Michel-Ange (1475-1564) à droite, deux grandes figures de l’artiste complet (architecte, sculpteur, peintre, ingénieur, poète...). Les autres consoles sont également habitées de portraits tout comme les cinq figures en mascaron tout autour ; ces personnages de l’Ancien Régime ou contemporains comme celui aux rouflaquettes sont difficilement identifiables.

Dominique Turcan ?, L’atelier de sculpture, vers 1848
Immeuble des 1-3-5 boulevard Eugène Pierre, 5e arrondissement
© Xavier de Jauréguiberry

Au-dessus de ces références à la grande histoire de l’art, la frise en bas-relief du balcon montre paradoxalement un atelier de sculpture où le professeur est absent et la discipline inexistante : les sellettes et les travaux en cours sont renversés ; les élèves s’y battent, y compris à coup de maillet.

Dominique Turcan ?, L’artiste statuaire ayant rêvé de l’être, vers 1848
Immeuble des 1-3-5 boulevard Eugène Pierre, 5e arrondissement
© Xavier de Jauréguiberry

L’anarchie règne, mais cela ne semble guère émouvoir l’« artiste statuaire » ou plutôt « ayant rêvé de l’être », accoudé au fronton, dans une attitude à la fois désinvolte et rêveuse : il fume la pipe comme la bohème parisienne. Ce commentaire souligne la précarité du statut de sculpteur-statuaire et représente la première revendication de Dominique Turcan qui n’a droit qu’au titre de tailleur de pierre. Il est vrai que l’apprentissage de la sculpture à Marseille est, à cette époque, déficient. Ce n’est d’ailleurs qu’en 1848 qu’une classe de sculpture est créée à l’école municipale de dessin pour former des ornemanistes. Cela explique le désabusement du sculpteur à la pipe qui a manqué d’une solide formation – à moins qu’il n’ait fréquenté un atelier tel que celui du balcon ! – et se retrouve cantonné à des travaux décoratifs sans envergure.
Plus haut encore, apparaît l’architecte régnant sur la façade en tant que grand ordonnateur de l’architecture et de son ornementation. Portraituré dans un buste en hermès, il arbore un crâne chauve, une barbe fournie et une mise élégante (veste, nœud-papillon, faux-col). Il est présenté comme « sachant tout faire même sans diplôme » puisque l’école municipale de dessin, qui comprend une classe d’architecture, décerne des prix de fin d’année mais aucun diplôme. Quant à l’entrepreneur-maçon dont le métier s’apprend sur le tas, il se retrouve en concurrence avec ces « architectes » issus de l’école. Turcan revendique par conséquent son habileté empirique acquise sur le terrain et non un savoir-faire théorique. D’ailleurs, la figure tutélaire de l’architecte est chahutée, ridiculisée, car elle se place entre l’« artiste célèbre » et l’« artiste inconnu » ravalés au rang de petits singes savants.

Dominique Turcan ?, Cariatide, vers 1848
Immeuble des 1-3-5 boulevard Eugène Pierre, 5e arrondissement
© Xavier de Jauréguiberry

L’ironie est encore soulignée par la cariatide centrale, affublée de la peau du lion de Némée (symbole d’une force herculéenne), qui refuse ostensiblement son rôle de l’élément porteur en croisant ses bras. L’architecte ne maîtrise donc pas son sujet !
Dominique Turcan exprime beaucoup de choses sur le statut de l’architecte et du sculpteur dans cette façade ironique. Peut-être y exprime-t-il aussi une certaine rancœur à l’encontre de la non-reconnaissance et des difficultés de l’entrepreneur malgré sa culture et son talent. Sans doute se situe-t-il à la frontière de deux mondes, celui de l’artisan qu’il est et celui de l’artiste qu’il estime être. L’ironie est d’autant plus poignante lorsque l’on sait que Turcan se retrouve en faillite en septembre 1848, période de marasme économique, et que tous ses biens sont vendus aux
enchères. L’homme ne s’en remet pas et finit sa vie comme journalier ; quant à sa femme, elle meurt en 1871 à l’hospice de la Charité.

1 commentaire:

  1. Merci. Ayant longtemps habité le quartier, j'ai toujours été intrigué par cette façade ironique et son "Tipe d'architecte sachant tout faire même sans diplôme". D'ailleurs, pourquoi la faute d'orthographe à Type ?
    Je ne comprends pas que votre blog précédent ait été supprimé. C'était une mine de renseignements précieux sur Marseille.
    Merci encore.
    http://bxlbuildings.blogspot.com

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